Un Pelléas et Mélisande (trop ?) ambitieux à l'Opéra de Flandre

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A l’occasion du centenaire de la disparition de Claude Debussy (1918), Pelléas et Mélisande est monté un peu partout en Europe, comme tout dernièrement à Bordeaux, et en ce moment même à l’Opéra de Flandre (jusqu’au 4 mars). Aviel Kahn – patron de l’institution flamande – a réuni pour l’occasion une équipe artistique luxueuse : le chorégraphe belge Sidi Larbi Cherkaoui et son compatriote (et collaborateur depuis 18 ans) Damien Jalet pour cette mise en scène chorégraphiée, la sulfureuse plasticienne serbe Marina Abramovic pour la scénographie (tous trois étaient les artisans du triomphal Boléro de Ravel donné au Palais Garnier en 2013), et enfin Iris van Herpen, papesse de la haute couture belge, dont les créations s’arrachent à prix d’or. Dans une conférence donnée juste avant le spectacle, les quatre artistes ont pu exposer leurs intentions...


Pelléas et Mélisande, Opera de Flandre ; © Annemie Augustijns

Pelléas et Mélisande, Opera de Flandre ; © Annemie Augustijns

Pour la scénographie, Abramovic n’a pas retenu le vieux château sombre du livret mais un décor intemporel et lumineux fait de blocs de glaces translucides posés verticalement (tels des menhirs/phallus/stalactites) ou horizontalement (dont un sert de catafalque à la dépouille de Mélisande à la toute fin). Elle a aussi imaginé un vaste anneau rond qui abrite des vidéos conçues par Marco Brambilia qui font alterner des images d’une galaxie en expansion et celle d’une pupille grande ouverte (ce qui peut sembler anachronique – ou pas – dans un livret où il est surtout question de cécité…). Pour Sidi Larbi Cherkaoui, les sept danseurs plutôt omniprésents sur scène sont là pour commenter l’action, fonctionnant un peu comme le chœur antique grec, tout en restant invisibles aux protagonistes, tels des fantômes, mais des ombres agissantes qui tissent des fils dans lesquels les héros s’engluent. Ces mêmes fils – manipulés par les danseurs – serviront de chevelure à Mélisande dans la fameuse scène de la tour. Dans les moments de tension dramatique, ils se transforment en guerriers et leur danse devient alors névrotique et violente, exacerbant tour à tour le conflit physique (ou intérieur) des trois principaux protagonistes. On doit bien avouer que le résultat est d’un esthétisme fou et d’un impact dramatique et émotionnel souvent très fort, mais une telle débauche de moyens ne nous semble pas toujours « éclairer » l’ouvrage, mais souvent au contraire l’encombrer, en le surchargeant un peu plus de symboles et de matière signifiante. Pelléas n’est-il pas déjà assez énigmatique comme ça ? 

Bien qu’entièrement non-francophone, la distribution vocale réussit (dans sa majorité) l’examen de la prononciation de notre langue. A commencer par la soprano norvégienne Mari Eriksmoen, à la blondeur toute scandinave, belle comme le jour dans sa robe diaphane et cousue d’or imaginée par van Harpen. Elle offre de Mélisande une incarnation sensible et frémissante, servie par une voix pure et cristalline, et un incontestable talent de musicienne. Par ailleurs, le mystère dont elle nimbe son personnage est à cent lieues de toute mièvrerie. Inoubliable dans le rôle-titre de Billy Bud au Teatro Real de Madrid la saison passée, le sud-africain Jacques Imbrailo, avec sa voix claire de baryton-martin, se glisse sans peine dans la peau de ce personnage un peu gauche qu’est Pelléas : ses pulsions désordonnées sont traduites vocalement avec une maîtrise de chaque nuance qui fait de lui un interprète idéal de ce rôle complexe entre tous. 

Si on peut préférer un grain plus noir et mordant pour le personnage de Golaud, avouons que le baryton britannique Leigh Melrose en impose scéniquement parlant : le comédien bouleverse par l’exaltation de son amour presque suicidaire pour Mélisande ; ses confrontations avec sa femme-enfant, notamment lors du quasi monologue de la dernière scène, porte à l’audience un coup décisif. Même s’il n’est pas toujours compréhensible et que la ligne vocale se dérobe parfois, Matthew Best est un Arkel majestueux et intense, tandis que Susan Maclean campe une Geneviève plus quelconque. Enfin, la jeune soprano Anat Edri – en troupe in loco et dont nous avions remarqué la Nanetta (Falstaff) le mois dernier – campe un Yniold d’une rare crédibilité.

En fosse, le chef argentin Alejo Perez déçoit (on l’a entendu bien plus inspiré ailleurs…), dirigeant à grands traits un Orchestre Symphonique de l’Opéra de Flandre qui ne demande qu’à être sonore. Qu’est donc devenue « l’atmosphère de rêve » si chère à Debussy ?...

Emmanuel Andrieu

Pelléas et Mélisande de Claude Debussy à l’Opéra de Flandre, jusqu’au 4 mars 2018

Crédit photographique © Annemie Augustjins
 

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