Un Pelléas et Mélisande cinématographique à Angers Nantes Opéra

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Pour sa cinquième mise en scène à Angers Nantes Opéra en huit ans, Emmanuelle Bastet se frotte avec beaucoup de bonheur au chef d'œuvre de Claude Debussy, Pelléas et Mélisande (on se rappelle qu'elle avait été l'assistante de Yannis Kokkos sur la magnifique production qu'il avait monté à Montpellier en 2002). Bastet transpose l'action dans l'intérieur cossu d'une grande maison bourgeoise, au tournant des années cinquantes. L'imposant décor unique - truffé de tiroirs renfermant d'inavouables secrets - signé Tim Northam, les savants éclairages - filtrés à travers une immense baie vitrée - de François Thouret, et le traitement « physique » des protagonnistes font inmanquablement penser au cinéma hollywwodien de l'après guerre, ainsi qu'à l'univers pictural d'Edward Hopper. L'esthétisme raffiné des images ici créées sont pour beaucoup dans la réussite du spectacle, mais nous mettrons cependant d'abord au crédit de la metteure en scène française une direction d'acteurs d'une intense vérité théâtrale, avec des personnages marqués par la tristesse d'un douloureux destin. Le malaise et l'angoisse exprimés par Mélisande, dès ses premières phrases, pèsent sur tous les protagonnistes, de ce sombre drame où la névrose ronge les âmes, où le doute hante les nuits, où l'intrusion de l'irréel trouble les esprits, dans une atmosphère suffocante et morbide digne des plus grands chefs-d'œuvre d'Alfred Hitchcock...

Cette approche atypique de la dramaturgie bouscule certains des stéréotypes attachés aux trois principaux protagonnistes, magistralement incarnés par Jean-François Lapointe, Armando Noguera et Stéphanie d'Oustrac. Signalons également que c'était pour chacun une prise de rôle, et que tous ont veillé à faire entendre un français soigné et parfaitement intelligible. Le Golaud pathétique et désespéré du baryton canadien est particulièrement poignant, sa violence pendant la scène où il rudoie brutalement Mélisande (« Absalon ! ») révélant, en fait, toute sa faiblesse et son impuissance. Baryton « chouchou » de la maison, l'Argentin se sert, de son côté, d'une voix riche et soyeuse pour incarner un héros à la fois viril et sensuel, d'un emportement inaccoutumé au quatrième acte, mais sachant se plier à l'émission la plus raffinée dans les moments de confidence. Quant à la mezzo française - dans un emploi qui ne se situe pas vraiment dans son répertoire habituel -, elle apporte à Mélisande une force de caractère bien éloigné de l'angelisme éthéré et de la fragilité auxquels on associe d'ordinaire ce personnage. Si Wolgang Schöne insuffle une dimension toute tragique à Arkel, l'on déplore néanmoins une voix désormais fatiguée, tandis que Cornelia Oncioiu s'avère convaincante - en lui conférant un certain relief - en Geneviève. Enfin, omniprésent sur scène, l'Yniold de la jeune et androgyne Chloé Briot s'avère admirable d'intensité et de présence.

Après nous avoir subjugué in loco dans Le Château de Barbe-Bleue il y a deux saisons, l'excellent chef Daniel Kawka confirme ce soir ses indéniables affinités avec la musique du début du XXe siècle. Il obtient de l'Orchestre National des Pays de la Loire de forts belles qualités de nuances, des transparances réelles, des subtilités très remarquables, le tout au sein d'une vision très construite, utilisant à plusieurs reprises un tempo certes ralenti, mais jamais solennel.

Emmanuel Andrieu

Pelléas et Mélisande à Angers Nantes Opéra, jusqu'au 13 avril 2014

Crédit photographique © Jeff Rabillon

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