Le Chevalier à la Rose au Festival de Pâques de Baden-Baden

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Pour ouvrir son Festival de Pâques, le Festspielhaus de Baden-Baden a réuni – pour ce Chevalier à la Rose de Richard Strauss – une affiche comme peu de maisons dans le monde sont capables de s'offrir : Anja Harteros en Maréchale, Magdalena Kozena en Octavian, Brigitte Fassbaender pour la mise en scène, et bien sûr Sir Simon Rattle et le Philharmonique de Berlin pour leur résidence pascale annuelle (depuis 2013).

Octavian de légende, l'allemande Brigitte Fassbaender – qui n'en est pas à un coup d'essai avec déjà plus de soixante-dix productions lyriques à son actif – transpose l'action de nos jours même si, de manière décalée et surprenante (par nostalgie ?), les principaux protagonistes apparaissent par intermittence avec des costumes typiquement ancrés au XVIIIe. La scénographie conçue par Erich Wonder s'avère plutôt sommaire : quelques rares éléments de décor (le lit du I est remplacé par un large canapé) et l'utilisation d'immenses toiles peintes translucides suggérant différents espaces (un appartement design, une salle de spectacle, une usine désaffectée, etc.). C'est cependant surtout pour sa direction d'acteurs, sensible et fouillée, que l'on saluera le travail de l'ancienne mezzo retirée de la scène depuis vingt ans déjà.

Elle est servie par un plateau vocal luxueux, dominé par la grande Anja Harteros (faisant mentir ses détracteurs en répondant bien présent à cette production badoise) qui gouverne le premier acte avec une maestria et un calme confondants, distillant une mezza voce magistralement projetée qui agit comme un baume pour nos oreilles. Grands moments de la soirée, la phrase fameuse « Manchmal steh ich auf... » articulée comme au bord de l'éternité, et le Si naturel du trio final, aussi généreux qu'extatique.

La mezzo tchèque Magadalena Kozena n'éblouit pas moins qui incarne un Octavian vif, nerveux, passionné, rieur également, presque comique parfois, encore adolescent, voire enfantin, et surtout fascinant de bout en bout. On retiendra son bouleversant « Nicht heut, nicht morgen ! » à la fin du premier acte, mais il faut bien avouer aussi qu'elle quitte la plus belle Maréchale de la scène actuelle... Enfin, son magnifique timbre s'allie admirablement avec celui d'Anna Prohaska, mais la chanteuse autrichienne paraît néanmoins en retrait face à ses deux royales consœurs.

La basse britannique Peter Rose campe un Baron Ochs parfait, totalement incarné, bien chantant et suffisamment fort en gueule pour rendre entière justice à son personnage. Succès encore pour le Faninal jeune et plein de relief de Clemens Unterreiner, et la Marianne d'Irmgard Vilsmaier, d'une présence plus affirmée qu'à l'ordinaire, tandis que le couple d'intrigants Annina (Carole Wilson) et Valzacchi (Stefan Margita) s'avère également très crédibles. C'est enfin un chanteur italien de luxe que se paie la production avec la présence – et surtout la voix de miel – du ténor américain Lawrence Brownlee.

Mais la grande force du spectacle, c'est cette magnifique unité entre la fosse et la scène. À la tête d'un Philharmonique de Berlin plus somptueux que jamais, Sir Simon Rattle parvient à indiquer la moindre nuance à chaque pupitre : le Prélude du premier acte, pris dans un tempo très vif, dépasse d'ailleurs un instant les cuivres qui livreront finalement, tout comme les bois, une soirée mémorable. Cependant, malgré cette splendeur orchestrale, le plateau n'est jamais noyé : au contraire, on dépasse rarement le mezzo forte. L'orchestre de ce Rosenkavalier est remis à sa vraie place, tantôt poursuivant son propre discours, tantôt insinuant, tantôt accentuant, parfois lumineux, souvent vif, jamais sentimental ni vulgaire.

C'est bien à une soirée exceptionnelle que le public (chic et international) de Baden-Baden a eu le sentiment d'avoir assisté au sortir du festspielhaus.

Emmanuel Andrieu

Le Chevalier à la Rose de Richard Strauss au Festival de Pâques de Baden-Baden, jusqu'au 6 avril 2015

Crédit photographique © Monika Ritterhaus

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