Otello au Liceu : Gregory Kunde, Carlos Álvarez, Krassimira Stoyanova, un drame psychologique

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Après avoir affronté la marine turque, le navire d'Otello doit traverser la tempête pour finalement arriver à bon port à Venise, mais pour atteindre le Gran Teatre del Liceu, l'opéra Otello a dû faire face à plus d’une tempête. D’abord, la défection du chef d'orchestre annoncé, Riccardo Frizza, remplacé par Gustavo Dudamel. Mais à quelque chose malheur est bon : le chef vénézuélien, qui avait déjà fait une ouverture de saison au Liceu avec une version de concert d'Il Trovatore, dirige ici son premier opéra mis en scène en Espagne. Ensuite, la production de la Royal Opera House de Londres mise en scène par Keith Warner initialement annoncée n’a pas pu atteindre Barcelone en raison des restrictions liées à la pandémie. Elle a donc été remplacée par une production de 2018 du Bayerische Staatsoper de Munich, mise en scène par Amélie Niermeyer.

Otello et surtout Jago sont sans doute deux des personnages shakespeariens les plus complexes et les plus riches psychologiquement. Et le magnifique livret signé par Arrigo Boito pour l’opéra de Verdi sur la base de ces deux personnages tend plus encore à les magnifier. Dans sa production, Amélie Niermeyer adopte le même parti et se focalise sur la complexité des deux héros, tout en sauvant Desdémone de son rôle de victime passive qu’on lui octroie habituellement et la place au cœur de l’action.

Mais Amélie Niermeyer ne parvient pas toujours à véhiculer clairement ce que l'on suppose être ses intentions. Certaines scènes fonctionnent très bien, mais d'autres moins – par exemple, on a parfois le sentiment que le chœur la dérange et qu’elle ne sait pas toujours quoi en faire sur le plan scénique.

Otello, Gran Teatre del Liceu (2021)
Otello © David Ruano

Otello, Gran Teatre del Liceu (2021)
Otello © David Ruano

Visuellement, la mise en scène n’est pas non plus toujours facile à décrypter. Presque tout au long de la soirée, Desdémone est cloitrée dans une pièce blanche, observant tout, omnisciente mais impuissante. Cette pièce est néanmoins intégrée à un autre espace, similaire mais plus vaste et surtout plus sombre, aux allures d’univers parallèle. Ici Otello n'est plus un général victorieux mais un homme détruit par les traumatismes de la guerre, et c’est dans cet espace de ténèbres qu’il s’enfonce inexorablement dans l’aliénation, la folie et l’autodestruction, poussé par Jago, maître de la manipulation et intrinsèquement mauvais.

À la fin, Otello expirera en demandant « un bacio... un bacio ancora » (un baiser... un baiser toujours...) dans un lit vide, alors que Desdémone gît morte dans le lit de l’autre pièce. Les deux protagonistes n’évoluent plus dans le même univers. Finalement, la mise en scène d’Amélie Niermeyer est aussi sophistiquée qu’ambitieuse (elle ne cherche jamais à simplifier le propos de l’ouvrage), mais peine parfois à résoudre efficacement le drame psychologique poignant qu’elle entend dépeindre.

Musicalement, cet Otello débute moyennement mais s’achève magistralement. L’œuvre repose sur une orchestration d’envergure, dense et riche, dans laquelle les dynamiques doivent être strictement contrôlées au risque qu’elle en devienne saccadée dès lors qu’on la laisse couler trop librement. Gustavo Dudamel est un chef d’orchestre vigoureux et pourtant, il semble s’être laissé déborder par l’orchestre, le laissant jouer de façon excessive au point de parfois couvrir les voix. Très vite, il se reprend néanmoins pour accompagner admirablement les interprètes, sachant introduire les pauses nécessaires et les silences significatifs. Il obtient finalement de l’orchestre un son superbe, doux et plein de nuances dans le duo final du premier acte, dans la grande scène de Desdémone, ou pour la mort d’Otello.

Gregory Kunde est incontestablement un grand Otello. Mais le ténor nord-américain n'était plus monté sur une scène depuis un an et il fait manifestement ces premiers pas prudemment. Et en un sens, c’est problématique dans la mesure où Otello affiche l’une des entrées parmi les plus risquées et imposantes de l’histoire de l’opéra. Vocalement, la harangue « Esultate! » de l’ouverture doit s’aborder puissamment, et ne peut être négociée ou entamée avec précaution. Mais après ce début hésitant, Gregory Kunde gagne manifestement en confiance et au milieu du premier acte, il est pleinement dans le personnage. Puis Gustavo Dudamel retient l’orchestre et dans les scènes finales, Gregory Kunde est sublime.

Carlos Álvarez est un modèle d’exemplarité dans le rôle de Jago. Il a étudié tous les arcanes du rôle et l'incarne admirablement. Son interprétation dépeint toute la sophistication perverse du personnage, tantôt affecté, tantôt sournois, jusqu'à faire de Jago un authentique prince du mal. En première partie de soirée, lui aussi a souffert de la rudesse de l’orchestre et des difficultés à projeter sa voix au-delà du mur sonore émergeant de la fosse. Mais dès lors que la phalange est davantage contenue, le chanteur peut briller pleinement et dévoiler toutes les nuances du personnage.

Krassimira Stoyanova est une Desdémone impeccable et se révèle impressionnante dès la première note, dans un rôle que la soprano bulgare avait déjà interprété au Liceu il y a de nombreuses années. Elle le reprend ici sans la moindre trace de déclin vocal – et sa grande scène solo est sans doute l’un des plus beaux moments musicaux de la soirée.

Tous les personnages secondaires offrent la même satisfaction, et le Cassio d’Airam Hernández mérite une mention spéciale. Enfin le chœur, déséquilibré au début, gagne manifestement en concentration au fil de la soirée et propose une belle performance dans une production qui ne lui offre que peu d'opportunités de briller.

traduction libre de la chronique de Xavier Pujol
Barcelone (27 mars 2021)

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