Die Meistersinger von Nürnberg à Munich : prise de rôle de Jonas Kaufmann

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C’est la cinquième mise en scène de David Bösch à l’Opéra d’Etat de Bavière et cette nouvelle création s’inscrit manifestement dans la lignée de son travail précédent avec le scénographe Patrick Bannwart. L’ensemble de la trame est ici située dans un univers sombre et miséreux, quasi apocalyptique, qui pourrait rappeler la fin des années 1970 – notamment du fait des costumes de Meentje Nielsen. La ville de Nuremberg se prépare à accueillir les prestigieux événements de Johannisnacht, sa grande fête populaire annuelle notamment animée par sa compétition des Maîtres chanteurs.

Incontestablement la star de la soirée, le Munichois Jonas Kaufmann dont on attendait de longue date qu’il endosse pour la première fois le rôle de Walter von Stolzing apparait sur scène en jeans, t-shirts et blouson de cuir, tout de noir vêtu, arborant casque audio, guitare et sac de voyage : une allure de jeune voyageur, plutôt cool, en plein périple à travers le monde. Quand Eva traverse élégamment la scène alors qu’elle se rend à un service religieux, au milieu d’une procession, l’histoire d’amour qui unit les deux personnages peut commencer. On la découvre sous les traits d’une jeune femme émancipée, issue d’une riche famille et dont le père, Veit Pogner, est un entrepreneur dandy et fortuné, qui sponsorise les festivités à venir et, en guise de prix, offre la main de sa fille unique au vainqueur du tournoi de chant.

Dès lors, pour emporter le cœur sa très récente bien-aimée, Walter débute derechef sa carrière de Maître chanteur. On le retrouve dans la scène suivante sur une simple estrade de bois en plein air, manifestement en pleine répétition, en attendant le début de la compétition prévue le lendemain et au milieu d’échafaudages métalliques en guise de tribunes qui accueilleront le public.

David Bösch dépeint brillamment le choc des générations, les comportements sociaux, la place des traditions face à la volonté de révolte notamment grâce à la définition et à la conception de l’ensemble des participants. Dans son costume brun, le personnage de Sixtus Beckmesser (Markus Eiche) parvient parfaitement à retranscrire les deux pans de sa personnalité, à la fois défenseur des valeurs traditionnelles et fier combattant pour la main d’Eva. Les chaises des chanteurs ont par ailleurs des allures de chaise électrique, comme pour symboliser la brutalité du pouvoir du système et des sociétés traditionnelles sur les non-conformistes – Walter en est un exemple patent. À mi-chemin entre les deux clans, Hans Sachs apparait comme une figure plus tempérée, douce, voire paternelle. Bienveillant et plein d’esprit, il aidera le jeune héros à gagner la main de son Eva, mais aussi les cœurs de l’auditoire.

Fort d’un traitement plutôt intelligent du deuxième acte, la mise en scène révèle un Hans Sachs gérant ses affaires dans une camionnette Citroën. Ce sens du détail (particulièrement bien conçu) et la sensibilité de la direction de l’ensemble des éléments qui apparaissent sur scène concourent à produire une soirée très divertissante, portée par une transposition moderne convaincante de ce gigantesque opus de Wagner. La scène finale prend ainsi des allures de show multimédia, manifestement inspiré des formats modernes des grands concours de chant comme l’Eurovision, rebaptisé ici Pognervision : les jeux de lumière et les installations vidéo accompagnent la présentation des stars, le chœur est installé tout autour de la scène du concours, et Walter gagne à la fois la main d’Eva et une énorme coupe en or, mais refuse le titre de maître et de s’inscrire dans la tradition. Il prendra finalement la main d’Eva, sa guitare et son sac, et ensemble, ils quitteront la scène sans regarder en arrière, marchant vers leur avenir.

La dimension musicale de la soirée est exceptionnelle grâce au directeur artistique de Munich, Kirill Petrenko. Une fois de plus, il démontre son talent pour l’interprétation wagnérienne et sa maîtrise des partitions les plus imposantes. Sa direction est à la fois vivante, particulièrement vive en termes de vitesse, précise et exacte dans l’intonation de la phalange, pleine et parfaitement équilibrée sur un plan sonore. Point de surcharge ni d’exagération dans le volume, mais un réel enthousiasme et une concentration positive dans l’interprétation. Chaque détail est audible mais les voix priment toujours. Tous les chanteurs, tout comme le chœur de l’Opéra d’Etat de Bavière (ici particulièrement bien préparé) assurent pleinement leur partition sans la moindre faiblesse.

Le Munichois Jonas Kaufmann est acclamé par le public, attirant la plupart des applaudissements pour son Walter (une nouvelle prise de rôle) à la fois lyrique et puissant. Le ténor semble avoir pleinement retrouvé sa voix après quelques mois de pause (et quelques annulations), marqué par un timbre aussi sombre que chaud. Il fait toujours montre d’autant d’agilité dans ses modulations, son ton est toujours aussi assuré et son articulation est parfaitement compréhensible. Wolfgang Koch a le volume et la puissance que réclame le rôle exigeant de Hans Sachs. Grand et imposant par sa stature, il domine l’action et son talent d’acteur est toujours aussi notable. Markus Eiche est aussi solide dans le jeu que dans le chant. Sur un plan lyrique, son Beckmesser se révèle particulièrement riche et coloré, souligné par la finesse de son interprétation et son sens de l’humour. La soprano Sara Jakubiak affiche des accents dramatiques, se montrant particulièrement déterminée dans l’interprétation du rôle d’Eva. On retient également la très belle performance de Benjamin Bruns dans le rôle de David, endossant ici une position plus centrale qu’à l’accoutumé et encline à amuser le public. Unanimement saluée, la production dans son ensemble apparait à la fois rafraichissante et intelligente, expurgée de ses dimensions politiques ou nationalistes, pour finalement accueillir les longs et enthousiastes applaudissements du public.

Helmut Pitsch

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