Kirill Petrenko ou la noblesse de la musique d’opéra

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L’opéra, c’est beaucoup d’ennuis. Il y a les humeurs des chanteurs, les contraintes de toute grande entreprise, les relations souvent peu compréhensives avec les metteurs en scène, et le public qui vous oublie dès que le ténor paraît (voire avant). Beaucoup de grands chefs, la notoriété venue, préfèrent se consacrer au répertoire symphonique, quitte à revenir à l’opéra pour quelques projets de prestige au gré des envies, et à laisser la fosse au tout-venant de leurs collègues. Mais il y a, chez les grands chefs actuels, au moins une exception, pour qui l’opéra est au contraire une vocation, ou au moins une occasion idéale de faire de la musique avec le luxe de plusieurs semaines de répétition. Né en Russie en 1972, Kirill Petrenko a reçu une bonne partie de son éducation musicale en Autriche, où son père, violoniste, a trouvé un poste après la chute du Mur – il devenait possible de quitter le pays, mais l’éruption d’antisémitisme déchaînée par la fin de l’URSS rendait aussi cet exil très bienvenu.

On ne peut trouver plus traditionnel que le début de carrière de Petrenko : directeur musical à 27 ans (en 1999), certes, mais à Meiningen, en Thuringe : l’orchestre, héritier d’une cour princière, a certes eu pour directeurs musicaux Hans von Bülow et Richard Strauss, mais c’est tout de même une des plus petites maisons d’opéra d’Allemagne ; pourtant, le jeune chef fait parler de lui en montant un Ring complet, mais aussi par la qualité de ses prestations toujours intensément préparées : dès 2002, le voilà à Berlin, à la Komische Oper, où il restera cinq ans. L’expérience n’est pas très satisfaisante pour lui, dans une maison où le directeur musical a une influence bien moindre que l’intendant, notamment quand il s’agit de trouver un compromis avec les metteurs en scène ; il y aura du moins parfait sa connaissance du répertoire et enregistré ses premiers disques – des œuvres rares du répertoire symphonique, pas d’opéra. Mais, une fois son mandat achevé, Petrenko préfère la liberté, plutôt que de prendre un nouveau poste permanent. C’est dire la surprise qui a accueilli sa nomination à l’Opéra de Bavière pour succéder en 2013 à Kent Nagano : on ne sait pas quels trésors de diplomatie Nikolaus Bachler, le directeur de la maison, a su déployer pour le convaincre, mais il était sûr que ce ne serait pas pour jouer les seconds couteaux.

Dès son arrivée à Munich, le discret Petrenko, qui ne donne pas d’interviews et ne laisse pas éditer les enregistrements de ses prestations, était attendu comme le Messie à Munich. Il ne peut diriger qu’à condition d’être totalement immergé dans l’œuvre au programme : pas question, comme le font tous ses collègues, de finir une journée de répétition lyrique par un concert symphonique, pas question d’entremêler une reprise avec une nouvelle production. Le monde lyrique a de la mémoire : par son exigence extrême, son autocritique ravageuse, sa méfiance des médias et du disque, une comparaison s’imposait, avec Carlos Kleiber qui n’a jamais accepté d’assumer les responsabilités d’un directeur musical, mais a dirigé dans la fosse du Nationaltheater plus souvent que nulle part ailleurs pendant plus de vingt ans. La comparaison est d’autant plus frappante que Petrenko a déjà abordé une partie de ce qui fut le répertoire de Kleiber, La Chauve-Souris par exemple, ou plus encore Le chevalier à la rose. Mais justement, écoutons son Chevalier : chez Kleiber, on entend une nostalgie du passé, Richard Strauss regardant vers Johann Strauß ; chez Petrenko, la modernité est là, Richard Strauss étant aussi le contemporain du Berg des Trois pièces pour orchestre op. 6, l’un comme l’autre faisant ici l’inventaire ultime d’une civilisation à la veille de la catastrophe. Et on redécouvre alors un Strauss qui n’a pas oublié Salomé et Elektra, qui écoute son temps, et qui voit dans le livret de Hofmannsthal moins une idylle passéiste que l’image d’une société fracturée qui reflète le temps présent. Autre différence essentielle avec Kleiber : là où il ne dirigeait qu’un répertoire très limité, dominé par le répertoire germanique le plus classique, Petrenko a des curiosités beaucoup plus larges : il est bien rare qu’un chef majeur s’intéresse à Lucia di Lammermoor, ou à Tosca, souvent laissés aux tâcherons de la baguette ; et on ne peut que se réjouir de voir un chef aussi rigoureux dans le choix de ses prestations s’investir aussi dans la création de nouvelles œuvres.

Pourtant, après ce parcours si traditionnel de chef d’opéra, Kirill Petrenko a accepté, en posant ses conditions, de succéder à Simon Rattle à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Berlin. On le verra moins, c’est certain, dans la fosse, même si les contacts noués par Rattle avec les opéras berlinois pourront peut-être encore servir, et même si le traditionnel festival de Pâques de l’orchestre, désormais à Baden-Baden, comprend toujours un opéra en version scénique. En attendant sa prise de poste, le public de Munich et les nombreux voyageurs lyriques européens pourront, dans quelques jours, comparer Kirill Petrenko à sa légende naissante, pour de nouveaux Maîtres chanteurs mis en scène par David Bösch et dominés par Jonas Kaufmann et Wolfgang Koch.

Dominique Adrian

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