© Magali Dougados
Le Grand Théâtre de Genève ayant entamé des travaux de rénovation (le remplacement de la machinerie scénique, l'amélioration acoustique de la fosse d'orchestre ainsi que l'amélioration acoustique), il accueille son public depuis le 1er janvier dans le Bâtiment des Forces Motrices (BFM), et cela jusqu’à fin 2027. C’est donc dans ce cadre particulier que nous avons assisté à Castor et Pollux dans sa version originelle de 1737, troisième titre marquant l’exploration de l’opéra baroque français par Leonardo Garcia Alarcon, après Les Indes Galantes en 2019 et Atys en 2022.
Pour cette nouvelle production, la mise en scène est confiée au chorégraphe Edward Clug qui signe là son premier opéra, avec une vision poétique marquée par un esthétisme fort et onirique malgré des objets loin de l’être : gros blocs grisâtres, parapluies noirs, caddies, bouteilles de lait, sacs plastiques, boîtes à œufs (dans les costumes de Leo Kulaš, en parallèle aux « têtes d’œufs » des choristes)... Pourtant, la magie du mouvement et des lumières transforme la boue pour en faire une argile précieuse, forte et fragile à la fois. Une façon de « trouver le sublime dans le rituel de l’ordinaire ».

Castor et Pollux, Grand Théâtre de Genève (2026) © Magali Dougados
Dans sa vision, le livret apparait en filigrane dans un visuel à l'esthétique léchée. Les tableaux se succèdent, marquant, poétiques, simples sans être simplistes : Pollux traînant le corps de son défunt frère sur un manteau qu’il revêt ensuite, par exemple, prenant finalement sa place dès le début de la soirée en annonce de sa future décision ; cette chorégraphie quand Pollux enfile justement le manteau de Castor (le danseur), formant un être à quatre mains, à la fois uni et désuni jusqu’à ce que le frère derrière ne redevienne cadavre sur le dos de son jumeau ; les parapluies lâchés ouverts sur le sol en fin de première partie, ou bien pour former une masse engloutissant Télaïre ; le serpent géant fait de caddies dont s’extraie une danseuse, ou encore ce chien fou à moitié caddie prenant vie grâce au travail formidable et remarquable du danseur l’interprétant en s’aidant de ses mains pour rouler...

Castor et Pollux, Grand Théâtre de Genève (2026) © Magali Dougados
Surtout, la scène la plus marquante demeure probablement ce ballet de corps sur un sol trempé de « lait » (il s’agit en réalité d’une « solution de pigment blanc dans l’eau »), glissant d’un côté à l’autre, parfois tirés par Pollux pour prendre de l’élan. Ou encore ce Jupiter « donnant le sein » via une multitude de bouteilles mises bout-à-bout pour nourrir les deux frères.
Les lumières de Tomaž Premzl colorent de pénombre aux nuances multiples cette lecture qui suggère plus qu'elle ne montre, tandis que l’habillage le plus frappant de toute la scène est peut-être la vidéo (de Rok Predin) projetée en fond, véritable ciel cosmique, tempétueux, en mouvement constant, aux couleurs changeantes et pourtant d’une implacable stabilité.
Pollux superlatif, Andreas Wolf conquiert par un phrasé soigné, un chant maîtrisé, puissant et profond, ou encore un jeu parfaitement habité. Il émane de sa voix et de son être une puissance tranquille, inébranlable.
Bien que peu présent par rapport à son frère, le Castor de Reinoud van Mechelen – seul interprète à ne pas signer là une prise de rôle – s'en sort lui aussi avec les honneurs et parvient à marquer les esprits. Sa voix solaire rayonne depuis les Enfers jusqu'aux Cieux, avec ce mouvement et cette force élévatrice superbe.

Castor et Pollux, Grand Théâtre de Genève (2026) © Magali Dougados
Son amante Télaïre, interprétée par Sophie Junker, offre de beaux aigus malgré un chant parfois dans un équilibre précaire, un peu trop raide, notamment pour son air « Tristes apprêts » que l’on aurait peut-être aimé plus « coulant ». Elle semble toutefois se libérer de ce carcan technique et/ou de ce stress au fil de la soirée. Ève-Maud Hubeaux, dont nous apprécions habituellement infiniment la voix ample, suave et ambrée, propose une Phébé scéniquement impeccable, mais dont le chant accroche quelque peu à la partition, notamment dans sa partie aigue ou ses ornementations. Les graves, elles, résonnent de leur superbe avec ce délicieux velours caverneux.
Alexandre Duhamel, après avoir fait une fugace apparition en deuxième athlète, revêt le costume de Jupiter. Là aussi, l’agilité de la voix semble se freiner face à la partition de Rameau, comme lestée malgré un rendu général qui ne démérite pas, contrairement à Sahy Ratia dont le chant s’envole en premier athlète et en grand prêtre. La voix est gutturale, mais projetée avec véhémence. On apprécie ou non le style, mais la ligne demeure solaire, solide et maîtrisée.

Castor et Pollux, Grand Théâtre de Genève (2026) © Magali Dougados
Charlotte Bozzi (Une Planète / Une autre ombre) et Giulia Bolcato (Une suivante d’Hébé / Une ombre heureuse / Un plaisir céleste) complètent cette distribution aux côtés des danseurs et danseuses du Ballet du Grand Théâtre de Genève Nikita Goile, Sara Shigenari, Adelson Nascimento Santos Junior, Luca Scaduto, Chien-Shun Liao et Dylan Phillips.
Le Chœur du Grand Théâtre de Genève – dirigé par Mark Biggins – s’investit particulièrement dans ses rôles chorégraphiés, offrant un ensemble homogène tant dans la première partie terrestre que dans la seconde, aux Champs-Elysées alors vêtu de blanc et auréolé. Ici, la synchronisation s’avère tout aussi notable sur scène que dans le chant.
Toutefois, le grand vainqueur à l’applaudimètre demeure, à raison, l’ensemble Cappella Mediterranea qui, sous la baguette de Leonardo García Alarcón, ne souffre d’aucune faiblesse. Les nuances se multiplient, de même que les couleurs, les chatoiements, le terrestre et le céleste. Chaque note possède sa propre voix, se mêlant aux autres pour venir nous murmurer un message dans sa langue musicale. Rarement Rameau fut si bien servi.
Avec ce nouveau Castor et Pollux, le Grand Théâtre de Genève invite à se questionner sur la magie de l’ordinaire et l’ordinaire de la magie dans un univers mythique où la poésie parle à l’œil en accord avec une musique brillant à son zénith.
Genève, le 19 mars 2026
Castor et Pollux au Grand Théâtre de Genève jusqu'au 29 mars 2026.
23 mars 2026 | Imprimer
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