Un amour en guerre, interviews de Caroline Glory et Patrick Poivre d’Arvor

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Un des événements de ce mois est la création le 24 octobre à l’Opéra de Metz d’Un amour en guerre, le premier opéra de la jeune compositrice Caroline Glory, sur un livret de Patrick Poivre d’Arvor. Nous les avons rencontrés en exclusivité pour Opera Online.

Comment est né cet opéra ?

Patrick Poivre d’Arvor : L’idée vient de Caroline. Alors qu’elle assistait à un spectacle que je faisais avec le pianiste Hugues Leclère, un montage de textes d’écrivains du début du siècle, d’Apollinaire à Cendrars et quelques autres, concentré sur les années 1913-1914, avec en contrepoint les musiques qui naissaient à ce moment, de Debussy et Ravel à Satie ou Schoenberg, Caroline a eu le désir d’aller plus loin, le désir de rendre hommage à tous ceux qui ont vu leurs vies bouleversées ou brisées, à tous ceux qui sont tombés aussi, à travers cette grande forme qu’est un opéra. Elle m’a proposé d’en écrire le livret : j’ai bien évidemment été tout de suite ravi de ce défi !

Mais vous, Caroline Glory, d’où vous venait ce désir d’opéra ?

Caroline Glory : De très loin : cela fait bien une dizaine d’années que j’en rêvais. Je suis musicienne, violoncelliste de formation, et j’ai d’abord formé un trio avec mes deux sœurs, l’une pianiste et l’autre violoniste : le Trio Glory. Nous avons joué un peu partout, d’abord les œuvres du répertoire puis j’ai commencé à composer de petites pièces pour notre Trio. Et, de fil en aiguille, j’ai bientôt composé de nombreuses pièces de musique de chambre, quelques pièces symphoniques aussi et des mélodies, essentiellement pour voix d’hommes, dont la résonance m’attire particulièrement. Par ailleurs, depuis mon enfance à Valensole, un village des Alpes de Haute-Provence, j’étais fascinée par les monuments aux morts, ces litanies de noms, ces témoignages de souffrance : j’ai eu envie de rendre hommages à tous ces hommes cassés ou disparus. Il faut dire que, dans ma famille – comme, je le crois, dans de nombreuses familles – il y a eu des hommes mutilés ou tués… Il y a 3 ans, j’ai d’abord eu l’idée de construire une œuvre autour de la correspondance des poilus, j’en ai parlé à Patrick et il aussitôt eu envie de se lancer dans cette aventure : le mot d’opéra a été prononcé, il me fallait un livret, Patrick a accepté de l’écrire. 

Patrick Poivre d’Arvor, vous êtes romancier mais l’écriture d’un livret exige un autre tempoque celui du roman !

PPDA : En effet ! J’avais d’ailleurs écrit une première version qui était beaucoup trop longue ! J’ai alors lu et analysé nombre de livrets d’opéra, j’ai observé la nécessité d’une concentration du récit, j’ai repris, resserré mon texte initial et je suis arrivé à quelque chose d’utilisable par Caroline Glory, un livret d’environ 25 pages – dont j’ai eu la coquetterie qu’il soit écrit en alexandrins ! A vrai dire, c’était d’abord un petit plaisir personnel mais il m’a semblé que ce pouvait être aussi un élément rythmique avec lequel Caroline pourrait jouer.

C’est le cas, Caroline Glory ?

CG : Cela m’a aidé en effet pour certains airs. Mais, emportée par mon élan – et ayant une charge de travail moins lourde que celle de Patrick – j’ai parfois commencé à composer des séquences avant de recevoir les textes de Patrick… et là, ses alexandrins m’ont parfois compliqué la tâche ! Mais nous avons travaillé en étroite harmonie : j’ai dû parfois couper quelques vers, ou au contraire demander à Patrick d’en rajouter, de me proposer un développement. J’ai même ici ou là écrit quelques bribes, mais sous l’autorité de Patrick. Il y a eu encore quelques problèmes avec les voyelles, le e muets, toute une série de détails que nous avons peaufinés durant un an et demi.

PPDA : Aujourd’hui encore, d’ailleurs, nous continuons de faire des modifications, pendant le travail avec les chanteurs, en fonction de telle ou telle possibilité ou impossibilité vocale. Les répétitions nous permettent de donner les derniers coups de lime : c’est un processus de création en mouvement.

Quel est le récit que porte cet opéra ?

PPDA : C’est une histoire d’amour entre Jacques, un soldat qui est au front, et Madeleine, sa jeune fiancée, enfermée dans une mansarde à Paris, qui lui écrit et qui attend ses lettres. On est en 1917, voici deux ans qu’ils ne se sont pas vus : il a dû partir pour le front avant leur mariage prévu et c’est cette échéance espérée qui les fait tenir l’un et l’autre. Mais si Madeleine a une amie très proche, qui la soutient, qui est gaie, elle a aussi un  voisin, Antoine, un planqué de la guerre, qui la poursuit de ses assiduités... Il va alors utiliser un procédé très déloyal – mais je n’en dis pas plus pour ménager le suspense. Car il y a dans cet opéra ces situations outrées, ces trahisons, ces codes qui sont au cœur de l’histoire de tous les opéras…

CG : …Et Jacques, de son côté, attend le courrier de Madeleine pour tenir – même s’il s’applique à ne lui écrire que des choses positives, à ne pas lui exprimer son désespoir au milieu de son enfer, pour donner sans cesse l’espoir à celle qu’il aime. Et cette abnégation est une belle preuve d’amour.

Comment avez-vous choisi les prénoms des personnages ?

PPDA : Madeleine était le prénom de ma maman, qui nous a quittés il y a 3 ans. Et Jacques est le prénom de mon papa… mais aussi celui du père de Caroline !

Avez-vous songé à l’analogie avec l’histoire de Guy et Geneviève des Parapluies de Cherbourg, de Michel Legrand, sur fond de guerre d’Algérie ?

PPDA : C’est une belle référence ! Ma maman adorait ces Parapluies de Cherbourg

Quelle sera la couleur musicale de cet opéra ?

CG : Ce sera avant tout une musique très expressive, basée sur la mélodie. La facture en est très classique, pour un orchestre d’environ 45 musiciens, avec un chœur relativement important et exclusivement masculin (ce sont les soldats !). Et j’ai voulu que les airs comme les ensembles soient des mélodies porteuses d’émotion et facilement mémorisables…

PPDA : …Précisément, hier, durant une répétition, j’ai entendu deux techniciens qui fredonnaient une mélodie de l’opéra : ça m’a fait chaud au cœur !

CG : Ce que j’aimerais – toutes proportions gardées – c’est que ces mélodies que j’ai écrites deviennent populaires, comme celles de tous ces beaux opéras italiens que j’adore (j’ai un quart de sang italien : c’est sans doute cet atavisme qui parle !)

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

PPDA : Pendant que je montais Carmen, il y a quatre ans,pour les « Opéras en plein air » : Caroline était violoncelliste dans l’orchestre. Nous nous sommes parlés, elle m’a raconté son parcours musical, son travail de violoncelle solo à l’Opéra de Porto, son désir d’aller plus loin, de développer la composition. Nous avons alors aussi beaucoup échangé avec Jacques Blanc, le chef d’orchestre de cette Carmen… qui sera aussi le chef d’Un amour en guerre.

CG : Je tenais beaucoup à sa présence : c’est un grand musicien et un homme adorable, j’avais besoin de me sentir en confiance avec le chef pour me lancer dans cette expérience risquée ! J’ai demandé à Paul-Emile Fourny de le choisir comme chef : il a aussitôt accepté. Cela me rassure beaucoup !

Paul-Emile Fourny est le directeur de l’Opéra de Metz : pourquoi avoir souhaité cette création à Metz ?

PPDA : Le lieu nous semblait s’imposer pour un tel sujet, au cœur d’une région qui a beaucoup souffert de cette Première Guerre mondiale. Caroline avait réalisé une maquette de son opéra, que nous sommes allés lui présenter : il a dit oui tout de suite, avec un enthousiasme qui nous a touchés. Ensuite, nous avons travaillé avec lui pour établir la distribution vocale, le plus important étant le rôle de Madeleine. Paul-Emile Fourny a eu l’idée de nous convier à une représentation de La Traviata, qu’il montait à Metz avec la soprano Nathalie Manfrino, qui lui semblait pouvoir correspondre au personnage de Madeleine : nous y sommes allés, nous avons été séduits par sa voix et par son engagement dramatique. A l’issue de la représentation, nous l’avons rencontrée – et elle a accepté tout de suite, avec beaucoup d’enthousiasme. Le reste de la distribution a été le fait de Paul-Emile Fourny, qui a l’expérience nécessaire. J’ai seulement exprimé le souhait de disposer de Sabine Revault d’Allones, qui avait déjà participé aux deux spectacles que j’ai montés, Carmen et Don Giovanni.

D’où vous est venu ce désir d’une activité nouvelle du côté de l’opéra (la mise en scène, puis l’écriture d’un livret) ?

PPDA : J’ai toujours beaucoup aimé l’opéra, je m’y rends très régulièrement mais, ces dernières années, j’ai été de plus en plus critique vis-à-vis de ce que je voyais, parfois même effaré par le poids que prenait la mise en scène par rapport à la musique, sans parler des contre-sens que je voyais de plus en plus souvent émailler les représentations d’opéra. La proposition d’« Opéras en plein air » est donc venue à point nommé pour me permettre de proposer des mises en scène plus conformes à mon goût et à mon désir d’aller vers le public, sans besoin de choquer ou de dénaturer une œuvre. J’ai besoin d’un certain classicisme de l’image pour laisser respirer la musique.

Comment travaillez-vous avec Manon Savary qui va cosigner avec vous cette troisième mise en scène, celle d’Un amour en guerre ?

PPDA : Nous formons un binôme très efficace. Nous travaillons d’abord beaucoup en amont, sur le livret, sur la musique, sur ce que contient l’opéra et sur ce que nous voulons éclairer. Nous avons chacun notre point de vue et nous tissons ainsi peu à peu une trame qui est destinée à clarifier le message de l’opéra. Puis, quand j’ai dessiné toutes les perspectives que je veux faire apparaitre, j’explique toutes ces intentions à Manon et je lui passe alors la main : c’est elle, avec son expérience de la scène, qui fait travailler concrètement les chanteurs. Je suis là, bien sûr, mais plutôt comme un souffleur. Nous faisons le point régulièrement et ainsi se construit le spectacle. C’est d’ailleurs ce processus qui me fascine, cette avancée pierre par pierre, cette mise en place lente, avec ses étapes, les répétitions chant/piano, l’arrivée des décors, pois des costumes, le travail des éclairages et enfin, avec l’orchestre, la chair du spectacle qui se révèle : c’est un formidable travail collectif, à l’opposé de mon travail de romancier qui est par essence solitaire. Et puis il y a les chanteurs, leur fragilité, leur émotivité : j’aime les accompagner, de côté, à la fois fasciné et reconnaissant.      

Caroline Glory, avez-vous d’autres projets lyriques ?

CG : D’autres désirs, oui… Mais vous savez combien nous sommes superstitieux. Pour le moment, j’attends cette création avec un mélange d’angoisse et de plaisir. En espérant que nous saurons toucher le public qui nous aura fait la confiance de sa présence.

Propos recueillis par Alain Duault

Un amour en guerre à l'Opéra-Théâtre Metz Metropole.
Les 24 et 26 octobre 2014

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