Sandrine Piau : « Le beau chant, oui ! Le belcanto, non ! »

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Elle participera au concert « Paris Vienne » organisé par Le concert de la loge olympique le 9 novembre prochain à la Salle Gaveau dans le cadre du cycle Les Grandes Voix, où elle interprètera Jean-Chrétien Bach, Giuseppe Sarti, mais aussi évidemment un de ses compositeurs de prédilection : Mozart. Après deux disques récitals consacrés au compositeur chez Naïve et des Pamina, Constance et Barberine de référence sur les plus belles scènes du monde, la chanteuse française est intarissable quand il s’agit d’évoquer son musicien favori. Si elle réaffirme son appartenance à une école baroque du chant, celle qui a fait ses classes auprès de William Christie a bien voulu nous parler également de l’évolution de son répertoire et de ce qui rend son métier si passionnant.

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Opera-Online : Ca veut dire quoi être mozartienne ?

Sandrine Piau : Grand débat ! Il y a deux choses : d’abord il faut un type de voix qui se prête à ce répertoire, car, malgré tout, on est physiquement conditionné pour correspondre plus ou moins à un répertoire – même s’il y a de très belles voix belcantistes qui s’y attèlent avec succès. Mozart est un peu à la charnière entre un monde baroque qui disparaît et le classicisme. Ca correspond aussi à un point d’équilibre qui n’est ni vraiment pour les voix plus lourdes, ni forcément pour les voix très légères comme on peut en avoir besoin dans le baroque. C’est donc cet équilibre un peu miraculeux qui détermine pour moi son écriture. Mais c’est aussi dans la tête que ça se passe. Je crois que, dans certains répertoires, c’est la voix qui prime, je pense notamment au bel canto où l’on demande des choses aux chanteurs qu’on ne pourrait pas s’autoriser dans le répertoire mozartien, où l’on recherche plus un équilibre entre musique et voix. Même si sa musique est un cadeau pour la voix, on n’est pas encore dans le règne de la voix pure, comme dans des répertoires plus tardifs.

Est-ce que votre expérience dans le répertoire baroque est un atout pour interpréter la musique de Mozart ?

Je me destinais à la harpe, que j’ai étudiée au Conservatoire de Paris, et à l’époque je m’intéressais plutôt à des répertoires plus tardifs, notamment à la musique contemporaine. Ma rencontre avec William Christie m’a fait basculer dans un tout autre univers. C’est Mozart, après cette identification baroque en tant que chanteuse, qui a constitué très vite une porte d’accès aux autres répertoires : il a été l’antichambre vers de nouvelles choses. Je pense au lied, à la mélodie, ou encore la musique du 20e siècle. Il est vraiment un point d’équilibre entre tout cela et je suis convaincue que c’est ce qui est essentiel dans la vie : déterminer des points de repères pour se retrouver au milieu de tous ces ballottements de la vie. Mozart est un de ces points de repères. Je peux voyager vers d’autres univers musicaux, mais je sais qu’en revenant à lui c’est comme retrouver ma colonne vertébrale. Je m’en échappe avec bonheur, mais je le retrouve avec tout autant de bonheur.

Vous n’avez jamais été tentée par le répertoire du 19e ?

Finalement, je pense que ce qui s’éloigne le plus de Mozart c’est justement la musique du 19e siècle, française – que je trouve très lourde -  et italienne. C’est tout simplement une musique qui ne m’intéresse pas. Je pourrais peut être interpréter ce répertoire - et on me le demande parfois parce que j’ai des facilités dans les vocalises notamment - mais cette musique ne me parle pas beaucoup. Je n’aurais d’ailleurs pas les clés pour défendre ce style. Il y a des musiques plus anciennes qui me semblent beaucoup plus modernes, comme il y a des musiques plus récentes, voire contemporaines - je pense à Ravel, à Dutilleux ou Claude Vivier -  dans lesquelles je retrouve un vrai lien historique que je ne retrouve pas au 19e. Mon bel canto à moi c’est Haendel ! C’est un bonheur purement vocal et quasi animal à interpréter !  Mais si le pan allemand de la musique du 19e m’attire plus à travers le lied, je reste vraiment hermétique à ce siècle. Et c’est valable aussi pour la peinture ou l’architecture d’ailleurs ! Les autres périodes me touchent, le 19e siècle m’écrase.

Ne serait-ce pas également une question de personnalité ? Vous dites en substance que pour chanter Mozart il faut s’effacer derrière la musique…

Sans doute ! J’ai commencé le chant par la musique de chambre. C'est-à-dire par construire un son, faire de la musique en fonction des autres. J’étais donc d’abord une accompagnatrice en quelque sorte. Ma formation ne m’a pas appris à être un instrument en soi qui se suffirait à lui-même. Même si je suis évidemment séduite en tant qu’auditrice par des voix sublimes de bel canto, je ne peux pas fonctionner comme cela. Je ne dis pas que les belcantistes n’écoutent pas ce qui se passe autour d’eux mais la beauté intrinsèque de ce style est de pousser l’art vocal dans ses ultimes limites. Lorsqu’on chante Bach en revanche, il y a presque une souffrance vocale car on est un instrument parmi d’autres, on ne peut jamais respirer. Mais quand je suis assise à écouter mes collègues dans une Passion Selon St Matthieu je sens que je fais partie d’un tout, d’une construction globale et finalement mon air ou mon duo n’a d’importance que parce qu’il appartient à ce tout.  Il s’agit en effet de s’effacer derrière un style, un rôle, une histoire… Chez les comédiens, c’est un peu la même chose ! Certains sont faits pour briller et ont une telle aura qu’ils sont toujours eux-mêmes quel que soit le personnage qu’ils interprètent, tandis que d’autres disparaissent dans leur rôle et ne sont même pas reconnaissables d’un film à un autre. On appartient à une catégorie ou à une autre mais il n’y en pas une meilleure qu’une autre – même si je me sens plutôt touchée par la deuxième catégorie. L’immersion pour moi c’est ça qui est formidable. On a 1000 vies et on peut s’oublier soi-même, pour laisser la place à quelque chose de plus fort.

Quel est votre personnage préféré dans le répertoire mozartien ?

Pamina de La Flûte Enchantée sans hésitation. On connaît son air le plus célèbre, qui est d’une tristesse absolue, et en même temps c’est un personnage qui est à la croisée des chemins. Elle n’est pas abimée comme sa mère, aigrie et haineuse, mais elle peut basculer de tous les côtés. Elle est entre l’enfance et le passage vers l’âge adulte. Tout est encore ouvert. Il y a souvent un décalage entre l’âge auquel on chante un rôle et l’âge du personnage – c’est d’ailleurs encore plus marqué dans mon cas, car j’ai gardé une voix très juvénile. J’ai donc continué à faire ce rôle avec ma maturité et je trouve fascinant de recréer cet état où l’on ne sait pas où l’on va.  Par ailleurs, elle passe par des choses très drôles à jouer tout en exprimant parfois une douleur enfantine, comme une adolescente qui perd son premier amour. Elle est très entière et va se construire le temps de l’opéra. C’est un personnage qui est beau à la fois scéniquement et vocalement. Dans un autre style, j’ai aussi adoré chanter Donna Anna, mais c’est plus intéressant pour moi sur le plan vocal que scénique. C’est une traumatisée qui est en boucle entre haine et frustration. Toutes ses réactions sont assujetties à ce postulat de départ, donc elle ne peut pas évoluer. L’air « Non mi dir » est magnifique, mais il s’agit d’une rédemption seulement vocale, pas théâtrale. Clairement, je n’ai jamais eu autant de bonheur qu’en chantant Pamina.

Avez-vous fait le tour du répertoire pour soprano de Mozart ?

Non ! Il y en a beaucoup ! Même si j’ai abordé beaucoup de rôles, j’ai peu chanté les opéras sérias. J’ai beaucoup chanté Mithridate ou Lucio Silla car, par leur virtuosité, ils ressemblent beaucoup au répertoire baroque, mais je connais moins des œuvres comme Apollon et Hyacinthe, Le Songe de Scipion ou Ascanio in Alba… Je regrette un peu de ne pas avoir chanté Suzanne sur scène. On me l’a proposée mais je n’étais pas libre à ce moment-là. Il y a aussi des choses comme les Altenberg lieder de Berg que j’aurais adoré chanter et qui ne sont simplement pas pour moi. Mais je ne vis pas dans les regrets, car j’ai la chance de faire déjà tellement de choses ! Je sors d’un Pelleas et Melisande : je n’aurais jamais pensé qu’on me propose chanter cela  un jour! J’ai quelquefois des échappées belles comme celle-là, qui sont inattendues. Mais en chant je pense qu’il y a un équilibre à trouver entre les limites que nous impose notre physique et la force de l’esprit qu’il ne faut pas minimiser. On peut, par envie, dépasser ses limites, mais avec mesure, car lorsqu’on maltraite son corps il ne le pardonne pas. C’est bien de rêver et d’essayer réaliser ses rêves, mais il ne faut pas se brûler les ailes.

Entretien réalisé par Albina Belabiod le 23 octobre 2015

Sandrine Piau sera en concert avec Le Concert de la Loge Olympique sous la direction de Julien Chauvin,  le 9 novembre à 20h30 à la Salle Gaveau à Paris, et le 12 novembre à 20h à La Chapelle de la Trinité à Lyon. 

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