Rencontre avec Rihab Chaieb : du métal à l'opéra

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Nous vous faisions part il y a peu de notre enthousiasme à la redécouverte de Fantasio à Montpellier, et surtout de la découverte de la mezzo-soprano canado-tunisienne Rihab Chaieb qui avait par ailleurs participé cet été au prestigieux concours Operalia et en était ressorti avec le troisième prix. Nous avons eu le plaisir de la rencontrer à Montpellier où elle a accepté de parler avec nous de son parcours étonnant, puisque tout a débuté par du heavy metal, de son expérience Operalia, de celle de cette production française, ou encore de ses projets. 

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La première question que l’on a envie de vous poser, c’est : « comment passe-t-on d’un groupe de heavy metal (intitulé Ars Mystica) à l’opéra ? Est-ce que c’est Nightwish qui vous a inspiré ?

Oui, j’ai vu Nightwish trois fois à Montréal, je suis une grande fan ! Effectivement, j’ai commencé en metal, et je n’y connaissais rien à l’opéra ni à la musique classique. J’avais ce groupe, mais en fait je chantais vraiment mal… C’est pour ça que je dis que l’opéra peut être chanté par tout le monde : si moi je suis capable de chanter, tout le monde peut ! Je n’étais vraiment pas bonne, et mes amis du groupe m’ont dit que je devrais peut-être aller prendre des cours de chant. Je suis donc allée sur Internet, j’ai tapé quelque chose comme « cours de chant Montréal », et ça a donné par pur hasard que le premier lien sur lequel j’ai cliqué était « Aria tenue de chant, Montréal ». Je suis allée voir, et j’ai rencontré Madeleine Soucy, qui est une contralto québécoise avec qui je suis toujours en contact. Elle m’a donné quelques CDs à écouter (Renée Fleming, Cecilia Bartoli, etc.), ce que j’ai fait quand je suis rentrée, et là… Wouah ! J’étais hypnotisée par la voix, par la musique, par tout ce que je ressentais dans mon corps : c’était tellement viscéral que je me suis dit que c’est ce que je voulais faire. Je ne pouvais pas vraiment me payer les cours, donc j’ai travaillé pour eux (notamment en faisant des programmes pour le système de la bibliothèque), puis j’ai décidé d’essayer d’entrer au Cegep de St Laurent où ils m’ont acceptée, sous conditions de mise à niveau : je ne connaissais pas la musique (j’avais littéralement commencé six mois avant), je n’avais jamais fait de théorie. Ils m’ont donc donné un semestre de remise à niveau, et ça a été les mois les plus stressants de ma vie, parce que j’étais avec des gens qui jouaient d’un instrument depuis l’âge de trois, quatre ou cinq ans, qui avaient l’oreille absolue... Je me rappelle mon premier cours de chant : c’était un atelier de groupe, et j’étais encore en full metal. Je suis entrée, puis je me suis assise, et ma professeure a d’abord cru en me voyant que je venais pour un cours de guitare électrique qui était à l’autre bout du département ! Donc ça a commencé comme ça, et j’ai décidé qu’au fond, c’était ce que je voulais faire. Ou du moins que pour l’instant, c’est ce que je veux faire. Et puis j’ai gardé un petit côté metal (que je cache un peu pour être dans les normes de l’opéra d’aujourd’hui) ! Mais c’est génial car avec Thomas (Jolly), il y a un petit air metal dans la production !


Les lauréats d'Operalia 2018 ; © Jose Luis R. Cortes

Et après tout cela, vous arrivez dernièrement au concours Operalia où vous remportez le 3ème prix. Pouvez-vous nous parler de cette expérience, qui a failli ne pas se faire ?

Operalia, c’est quand même le saint Graal des compétitions, et je me suis dit « pourquoi pas ? » Je voyais mes amis qui le faisaient, j’ai atteint un âge dans les limites pour participer aux compétitions… Je n’ai jamais aimé les compétitions, car ça me stresse énormément. J’ai fait le concours de musique de Montréal en juin (donc chez moi) et j’ai eu une mauvaise expérience. Pas avec le concours en lui-même, mais avec moi-même et ma réaction face à ce concours ou les concours en général. C’est pour ça qu’après, j’ai décidé de ne rien accepter, de ne pas travailler jusqu’en octobre. J’avais besoin de ce temps off, physiquement, mentalement, émotionnellement, après trois ans au Met. Ce n’est pas que ça a été tellement difficile, mais c’est que j’avais besoin de distance avec l’opéra, avec ma voix pour prendre le temps de la redécouvrir et de travailler dessus, corriger certains problèmes. J’ai pris ce temps pour aussi pouvoir pour avaler l’information, me l’approprier. Et quand Operalia était supposé arriver, je n’ai pas été acceptée tout de suite : j’étais sur liste d’attente, puis on m’a dit que j’étais prise. Trois jours avant, je faisais un workshop (réunion de groupe) à Houston pour une première mondiale plus tard dans l’année, du coup je paniquais un peu. Et puis finalement j’y suis allée. Je me suis dit qu’au pire, cela faisait un voyage gratuit à Lisbonne, alors pourquoi pas ! Je ne me suis donc pas mis trop de pression, contrairement à Montréal. Ce qui me faisait quand même un petit peu peur avec Operalia, c’est que j’ai commencé à présenter un répertoire un peu différent de celui que je présentais avant, ce qui a accentué mon doute : est-ce que je devrais le faire ? Est-ce que c’est le moment de présenter Dalila ?...

Dalila que vous n’aviez jamais interprétée avant…

Non, jamais chanté avant. La première fois en public, c’était pour la demi-finale ! Mais je sentais bien le moment. Il faut dire que dans ma vie, la peur m’avait parfois guidée, et j’en avais assez. Je me suis donc lancée : je sentais bien Dalila dans ma voix, donc au pire, qu’est-ce qui pouvait se passer ? Tu craques une ou deux notes, tu ne fais pas la finale, tant pis ! Et ça s’est bien passé.

Vous avez déclaré par ailleurs qu’Operalia était votre dernier concours. Est-ce que c’est dû à la mauvaise expérience à Montréal, ou bien est-ce parce que vous voulez vous consacrer entièrement à la scène ?

Les concours, c’est un tremplin pour la « vraie vie », c’est pour ça qu’il y a un âge limite. Là, j’ai juste décidé de ne plus me mettre ce genre de stress. Je n’ai pas de problème à performer : j’adore les récitals, j’adore faire de l’opéra. Mais qu’on me mette moi au-dessus d’une ami, d’un collègue, ou vice-versa, j’ai du mal. J’aurais par exemple aimé qu’on prenne l’argent d’Operalia et qu’on le distribue à tous les participants qui ont été acceptés ! Finalement, la compétition, on la vit tous les jours. Donc oui, après Operalia, j’arrête. Et puis quel concours y a-t-il à gagner ensuite ? The Cardiff (BBC Cardiff Singer of the World competition), ou le Met, mais je ne peux même pas le faire puisque j’étais déjà dans l’ensemble et ceux qui y sont ou y ont été ne peuvent pas participer. Du coup je me suis dit que tant qu’à finir, autant finir sur ce concours prestigieux là ! Et puis troisième prix, ce n’est pas si mal ! Cela finit le côté compétition qui est le côté « jeune artiste » en fait : ce sont les jeunes artistes qui participent pour, d’une part, l’argent (cela reste de l’argent qui peut se faire assez facilement et très vite), et d’autre part, pour se faire connaître. Mais ça peut aussi être un piège pour les chanteurs trop jeunes à qui il faut dire que ce n’est pas grave si on ne gagne pas de compétition à l’âge de 24 ans : c’est normal ! C’est même très rare les gens à qui ce cadeau est fait très jeune, et c’est normal de prendre son temps. Moi je l’ai eu à 31 ans, c’est correct, ce n’est pas un âge ingrat ! Donc oui, c’en est fini des concours pour moi : je veux chanter, et c’est ce que je fais. Et puis au moins, j’ai fini sur une bonne note, pas après Montréal, ce qui m’a fait changer mon état d’esprit envers la compétition.

Nous vous retrouvons donc à présent sur scène à Montpellier dans Fantasio, une production qui a déjà été donnée sur différentes scènes. Avez-vous eu l’occasion d’y assister, et vous êtes-vous « inspirée » de celles qui ont tenu le rôle avant vous ?

Pas du tout. J’ai entendu une version en ligne avec Marianne (Crebassa), qui est la seule version que je pouvais écouter car il n’y a pas grand-chose d’enregistré. En revanche, Montpellier m’a envoyé une captation en plan fixe de la production faite à Rouen, juste pour que je vois déjà un peu les déplacements et l’idée générale de la production (car j’allais arriver en retard pour les répétitions), mais je ne pouvais pas voir les expressions faciales par exemple. Thomas (Jolly) était sur sa production de Strasbourg, donc il n’allait pas être présent non plus durant un certain temps, et je voulais prendre un petit peu d’avance sur mon arrivée pour ne pas être complètement perdue.


Elsbeth (Sheva Tehoval) et Fantasio (Rihab Chaieb) ; © Marc Ginot

Comment avez-vous alors travaillé le rôle de Fantasio ? Juste avec la captation et la partition ?

Oui, mais l’écran c’est minime, c’est juste pour les grands axes. Finalement, ce n’est pas si différent que d’ouvrir une partition pour une création mondiale, ou une prise de rôle. C’est vrai qu’avec certains rôles, il y a des conventions : La Bohème, CarmenFantasio, c’est de l’opérette française, ma première opérette française, donc je l’ai préparée comme n’importe quel autre rôle : je l’ai préparé vocalement, avec le texte, avec mon coach, et après c’est un travail avec le chef, Pierre (Dumoussaud), notamment sur les tempi. Pour moi, ici, le plus gros travail a été avec les dialogues ! J’ai appris à chanter, mais je n’ai pas appris à parler auparavant. Ca a été un défi à relever, parce que Fantasio n’est pas un rôle très difficile vocalement, c’est très contenu, très mélodique, mais c’est surtout dans le parler et dans l’action.

Sur scène, on a l’impression que vous essayez de prendre l’accent français… Pourquoi ?

Oui… En fait je n’essaie pas de prendre l’accent français, je voulais avoir un accent compréhensible. Je sais que par exemple, là, vous me comprenez, mais si je parlais sur scène en québécois… On mange beaucoup nos mots. Alors quand on m’a demandé de bien prononcer tous les mots, ça ressemble à un petit accent français. Il y a une phrase où je me lâche et où je reprends mon accent québécois. Mais je n’ai pas essayé de le cacher, j’ai juste essayé de prononcer un peu plus. C’est difficile aussi ce ping-pong entre le parler et le chanter, qui sont deux techniques différentes.

En parlant de voix, venons-en à votre tessiture, celle de mezzo-soprano. Beaucoup de cantatrices apprécient le fait qu’avec cette voix, il est possible de se travestir et d’interpréter à la fois des femmes et des hommes (comme ici avec Fantasio). Est-ce que c’est aussi votre cas ?

Oh que oui ! J’adore ! J’adore jouer les hommes, j’adore jouer les femmes avec du caractère. J’ai toujours adoré me déguiser dans les deux, ramener de la féminité dans les rôles d’homme et de la masculinité dans les rôles de femme. Une vois de poitrine, une voix ronde, ça ne veut pas dire qu’il faut choisir. Il y a des femmes très sexy, d’ailleurs les rôles les plus sexy dans la littérature opératique, ce sont des mezzo : Dalila, Carmen… Et en même temps, c’est cool de faire des hommes (Cherubino, Fantasio…).

Que pensez-vous de la mise en scène de Thomas Jolly ?

J’adore la mise en scène, c’est très Tim Burton ! Les quelques jours avec Thomas étaient géniaux. L’avoir dans une salle à expliquer quelque chose, c’est tellement physiquement clair qu’on comprend la motivation, on comprend absolument tout et tout se met en place. Il m’a dit que Fantasio, c’était un peu l’anti-héros, et c’est vrai : un homme alcoolique, déprimé, qui sauve deux royaumes en utilisant la mort. Donc c’est assez drôle : les gens viennent voir en se disant « Youpi, Fantasio, c’est Noël, on va s’amuser », et il arrive sur scène ivre, barbant, un alcoolique endetté… C’est vrai que je l’avais trop pris comme une comédie, et ce que j’aime dans cette production, c’est qu’elle ramène le drame. Parce qu’il n’y a pas de comédie sans drame. C’est aussi physique, et absurde en même temps. J’adorerais retravailler avec Thomas. J’aime aussi beaucoup les costumes, et le décor est vraiment bien fait. En revanche, c’est un spectacle très technique avec énormément de changements, mais il y a des raisons pour tout ce qui s’y passe, il n’y a rien qui n’ait été pensé préalablement, comme le « i » qui est aussi un poteau mais qui reste ancré, le symbole de la lune partout… C’est très ingénieux. Ce que j’aime aussi avec cette équipe, c’est qu’elle fait ce spectacle pour s’amuser, pas uniquement pour le public. On a pu discuter, trouver des idées… Ca a été très ouvert comme processus de mise en scène.

Et après Fantasio, vous repartez outre-Atlantique. Avez-vous déjà prévu de revenir en Europe ?

Oui, je reviens en Europe en août pour un petit moment, jusqu’au printemps je crois. D’ici là, je vais à New-York pour mon premier Zerlina (dans une reprise de Don Giovanni), Houston pour la première mondiale dont je parlais tout à l’heure (The Phoenix) où je fais un triple rôle : Maria Malibran, Nancy Da Ponte, et Mozart. Donc une mezzo, trois caractères différents, un homme, une chanteuse et une mère de famille ! Je vais ensuite à Cincinnati pour Cherubino, au Chili pour Dorabella, puis je fais un retour très court à Toronto pour faire mon premier Das lied von der erde de Mahler, et après je vais en Europe… Mais je ne peux pas encore parler de ces projets-là car les saisons ne sont pas annoncées. Bientôt !

Propos recueillis par Elodie Martinez

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