Raffaele Pe : « Le rôle est plus important que l'expérience que l'on porte »

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Notamment passé par le programme de jeunes artistes du Monteverdi Choir avec Sir John Eliot Gardiner, le contre-ténor Raffaele Pe a le baroque italien du XVIIe siècle dans la peau. Et il sait le partager, grâce à ses recherches approfondies sur les œuvres et les rôles rares qu’il incarne. Il a ainsi chanté dans Veremonda et Ipermestra de Cavalli, Trionfo dell'onore d'Alessandro Scarlatti, ou l’Orfeo de Porpora, et nous avions été conquis par son album Giulio Cesare, a baroque hero en 2018, enregistré avec son ensemble La Lira di Orfeo. Il se consacre pour la première fois au répertoire contemporain dans le rôle-titre d’Hémon de Zad Moultaka (aux côtés de Judith Fa, Béatrice Uria Monzon, Tassis Christoyannis et Geoffroy Buffière), en création mondiale (radiophonique) à l’Opéra national du Rhin dans le cadre du 3e Festival Arsmondo...

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Dans la tragédie Antigone de Sophocle, le personnage d’Hémon est légèrement en retrait de l’action, sauf dans la scène où il se mesure violemment à son père Créon. Dans le livret de Paul Audi, le personnage survit et son humanité prend le dessus sur les lois divines…

Raffaele Pe : Le livret est magnifique, très poétique. Paul Audi voulait justement travailler sur Hémon car c’est le personnage le moins présent dans l’histoire d’Antigone. Dans l’opéra, c’est le seul à rester en vie à la fin de l’histoire, et donc à vraiment vivre la tragédie. Créon se débarrasse de ses responsabilités envers la société de Thèbes en lui laissant le pouvoir. Mais Hémon ne veut ni pouvoir, ni richesse, ni victoire. Son cap, c’est la possibilité d’une fragilité sublime et ultime.

La partition de Zad Moultaka fait appel à votre registre de contre-ténor, mais aussi à celui de baryton. Comment avez-vous approché cette tessiture ?

Apprendre à chanter en voix de baryton a été un travail long difficile pour mon corps ! Je travaillais déjà en voix de poitrine et en voix de tête, mais je voulais mettre en pratique ma technique dans un espace plus large. La partition que Zad Moultaka m’a écrite est extrême pour les deux tessitures : je dois aller du « baryténor » au soprano. Nous nous sommes rendu compte que dans l’espace du théâtre, il était important de créer un rôle qui débute dans une voix dite « masculine » – celle du jeune homme qui aime Antigone –, puis ensuite de faire monter la tessiture pour illustrer la tragédie dissoute dans son corps et la fragilité devenue sagesse. Mon esthétique habituelle est liée au répertoire baroque ou au bel canto, mais l’importance pour ce rôle était d’avoir une voix entendue par la première fois. L’histoire d’Hémon, personne ne la connaissait auparavant. L’espace sonore n’est pas traditionnel, c’est une expérimentation pour tout le monde, et particulièrement pour mon rôle. Je suis convaincu que c’est une façon vraiment intéressante d’approcher le chant opératique.

Comment évolue musicalement le personnage d’Hémon ?

Tous les langages utilisés par Zad sont complexes, mais sont utilisés dans le sens de l’histoire. C’est la grandeur de cette musique. Le rôle d’Hémon se divise en trois phases dans l’opéra. Au début, Hémon est angoissé car il sent bien que son père Créon et sa future épouse Antigone s’éloignent de lui. Il fait tout pour plaider la cause d’Antigone auprès de Créon, qui refuse de la sauver. Le dialogue devient très tendu, c’est autant une guerre intérieure qu’une guerre visible. Ma voix, d’abord de baryton, est à sa puissance maximale. Puis, j’entre dans la deuxième phase, c’est le début de la fragilité. Une fois qu’Antigone est morte, son fantôme chante sous une forme spatialisée dans le théâtre. C’est là qu’Hémon commence à changer de voix, les deux tessitures commencent à se rencontrer. Hémon disparaît ensuite de la scène, mais Eurydice lui demande de revenir. Créon reconnaît alors ses torts et lui offre le trône, qu’Hémon refuse dans un air de mezzo-soprano, comme un ermite qui a pris ses distances avec le monde. La sagesse qu’il porte est le produit de sa distance critique avec le monde. Il sent que le pouvoir et la société ne sont pas pour lui car la société a « créé » la mort d’Antigone. Il veut tout reconstruire sur la valeur de la fragilité. C’est une fragilité de résistance, une force plutôt qu’une faiblesse.

Zad Moultaka est compositeur, mais aussi plasticien. La préparation de votre rôle a-t-elle impliqué une dimension visuelle dès le début du travail vocal ?

Je connaissais Zad en tant que peintre, c’est la raison pour laquelle il m’a proposé cet opéra. Je dois dire que la pandémie a rendu le contact difficile, mais nous avons échangé beaucoup d’idées et de possibilités expressives sur le rôle. En tout cas, le travail de création à l’Opéra a été très constructif. Zad pense la musique comme la peinture contemporaine : ce n’est que comme cela qu’on peut créer un langage qui a quelque chose à dire à notre époque, aujourd’hui. On peut écrire comme Mahler, Beethoven ou Bach, mais créer quelque chose de personnel dans la période que nous vivons est vraiment difficile. Et le résultat est à mon sens particulièrement réussi : Hémon est une œuvre qui doit être entendue, vue et écoutée.

Le travail sur une création mondiale comme Hémon est finalement comme un travail de recherche sur les partitions baroques méconnues : un territoire à défricher…

Je pense que la modernité requiert un changement, l’amélioration d’une expérience. Elle doit mener à une originalité et créer ses propres signes dans le temps. Il y a donc très peu de choses que je garde de ma méthodologie avec la musique baroque ou de la renaissance. Cependant, je vois un lien entre Monteverdi, qui a imprimé la rhétorique dans la forme de la mélodie, et la notation très précise de la déclamation dans la partition de Zad (évidemment avec un autre résultat). Chez Zad, il faut chanter précisément comme c’est écrit. C’est très difficile pour la justesse et le rythme, mais c’est un travail très intéressant pour les artistes ! Dans cette production, tous les chanteurs sont mis au défi de créer quelque chose de complètement nouveau, indépendamment de leur carrière passée. Le rôle est plus important que l’expérience que l’on porte. Zad a su donner un territoire d’ « expansion » à tous les personnages, et donc à tous les chanteurs.

Propos recueillis par Thibault Vicq le 19 mars 2021

Création radiophonique sur France Musique depuis l’Opéra national du Rhin (Strasbourg), le samedi 20 mars à 20h, puis en podcast

Crédit photo (c) Michele Monasta

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