Mariangela Sicilia : "Rossini appréhende les personnages comme près de soi, et non en soi"

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Troisième Prix du prestigieux concours Operalia en 2014, Mariangela Sicilia fait partie de ces jeunes interprètes italiens prometteurs dont le talent commence à essaimer les grandes maisons d’opéra et les festivals en Europe. Elle s’apprêtait à effectuer ses débuts au Teatro alla Scala, avec Sonya Yoncheva et Roberto Alagna dans Fedora d’Umberto Giordano, lorsque la pandémie en a décidé autrement. Le retour à la musique l’a finalement menée cet été à Pesaro, où elle chantait dans la Petite Messe solennelle en préouverture du Rossini Opera Festival, en hommage aux victimes de la COVID-19. Juan Diego Flórez l’a choisie pour participer au concert « Perpetual Music », à l’initiative de Rolex. Confidences de la soprano quelques heures avant ce gala virevoltant…

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Comment vous sentiez-vous à l’idée de chanter à nouveau en public après le confinement, notamment lors d'un concert au Teatro Comunale di Bologna en juillet ?

Quand je suis remontée sur scène, j’ai eu l’étrange impression que je chantais pour la première fois. Je ne savais plus si ma voix était suffisamment projetée ou si j’avais assez d’énergie pour tenir sur toute la durée d’un concert, mais tout s’est finalement bien passé ! C’était une émotion immense de pouvoir rechanter, avec un orchestre, un chef, et un public au même endroit, au même moment.

Cette année, vous avez « pré-ouvert » le Rossini Opera Festival avec la Petite Messe Solennelle. Quel est votre regard sur ce tout dernier péché de vieillesse de Gioacchino Rossini ?

Ce n’est pas une vraie messe liturgique, mais un opéra que Rossini a écrit pour lui-même. On dirait qu’il a voulu faire un blague collective avec les 12 apôtres du chœur ! La particularité de mes arias est de parler à la fois de la mort (le Crucifixus) et de la vie (O salutaris Hostia, le pouvoir de la résurrection), le commencement et la fin de toute chose. Interpréter la Petite Messe solennelle sur la Piazza del Popolo, à quelques mètres de la maison où est né Rossini, a forcément un goût unique.

Cette année, au Rossini Opera Festival, vous auriez dû chanter dans Elisabetta, regina d’Inghilterra, dans une mise en scène de Davide Livermore, avec qui vous avez travaillé l’année dernière aux Chorégies d’Orange sur Don Giovanni. Pouvez-vous nous parler de son travail ?

J’adore travailler avec Davide Livermore depuis que je l’ai rencontré sur L’Italienne à Alger en 2013, à Pesaro. J’étais actrice avant d’être chanteuse, donc j’aime que les metteurs en scène demandent aux chanteurs un engagement théâtral. Dans cette production de Don Giovanni, nos personnages voyageaient à travers le temps. Davide a vraiment fouillé la psychologie de Donna Anna, au même titre qu’il a expliqué de façon limpide les relations entre tous les personnages. Tout ce qu’il montrait avait un sens, tout ce qu’on voyait sur scène appelait plusieurs interprétations.

Vous avez chanté dans la Petite Messe Solennelle avec Cecilia Molinari, et vous deviez chanter dans Elisabetta, regina d’Inghilterra (reporté au Rossini Opera Festival 2021) avec Karine Deshayes. Elles participeront toutes les deux au concert « Perpetual Music » ce soir. Avez-vous le sentiment d’appartenir à la famille du Rossini Opera Festival, avec ces talents qui se rencontrent, se séparent puis se retrouvent ?

Tous les chanteurs d’opéra font partie d’une grande famille. J’ai commencé à l’Accademia rossiniana Alberto Zedda en 2012, et il m’arrive de rechanter avec les gens de ma promotion. C’est très agréable ! Et le public ressent fortement les connexions entre les chanteurs eux-mêmes. Je pense que le concert « Perpetual Music » de Rolex sera un de ces moments où la magie opère naturellement sans qu’on puisse l’expliquer !

Votre Prix au concours Operalia Competition en 2014 a-t-il été un accélérateur de carrière ?

Operalia a été un coup de projecteur sur ma vie et ma carrière, c’était une grande opportunité pour moi. L’événement est diffusé partout dans le monde en direct et en replay, si bien que de nombreuses personnes peuvent nous voir et nous entendre. Même en participant à d’autres concours, Operalia reste le premier et le dernier que j’ai gagné ! C’est assez incroyable d’évoluer au milieu d’une telle diversité de candidats (et d’un tel niveau !), on se sent privilégié d’en être. Cela nous pousse à toujours nous améliorer et à découvrir que la technique des chanteurs américains, chinois ou européens est complètement différente.

Vous vivez à Bologne, et vous êtes habituée à chanter au Teatro Comunale. Les représentations de la saison prochaine auront lieu à PalaDozza, un lieu généralement dédié au sport. Comment voyez-vous évoluer l’opéra dans les prochaines années ?

Avant la COVID-19, aucun amateur lyrique n’aurait pu penser qu’il verrait un jour un opéra dans une arena de sport. Maintenant, tout est possible ! Je préfère bien sûr chanter dans un théâtre, c’est quelque chose à expérimenter. À mon avis, l’opéra a besoin de rencontrer un public plus jeune, et ce dès l’école. En Italie, il est impossible d’écouter de l’opéra dans le système scolaire traditionnel. Parfois, quand des personnes qui ne me connaissent pas me demandent ce que je fais dans la vie, ils tiquent un peu car ils trouvent qu’être chanteur d’opéra est inhabituel et ennuyeux. Ils me demandent pourquoi je ne fais pas de pop ! L’opéra devrait être un sujet important pour les Italiens quand on voit que tant de personnes à l’étranger apprennent justement l’italien pour cela ! J’espère que des nouvelles productions originales, mais respectueuses de la musique et du livret, pourront faire venir un public jeune à l’opéra. Derrière la musique et l’histoire, il y a toujours un message et des émotions intenses. Je suis très contente quand je vois rire et pleurer des jeunes qui viennent à l’opéra pour la première fois.

Pensez-vous que les offres de streaming et les diffusions télévisuelles (Medici.tv pour le concert « Perpetual Music » ou la diffusion de L’Élixir d’amour par la RAI en 2018) peuvent faire faire le premier pas vers l’opéra aux jeunes générations ?

Je ne pense pas car cette technologie est juste un moyen de faire connaître l’opéra aux gens. Cependant, c’est important qu’ils viennent d’eux-mêmes dans un théâtre pour vivre vraiment l’expérience. C’est un peu comme regarder un film pour la première fois sur Netflix ou dans une salle de cinéma. À l’opéra, les chanteurs se trouvent à quelques mètres du public, mais cela ne peut fonctionner que si le cœur du public bat à l’unisson avec celui des chanteurs sur scène.

Quel personnage de Rossini vous semble non forcément le plus difficile à chanter, mais le plus difficile à comprendre psychologiquement ?

Tous les personnages de Rossini sont difficiles à chanter parce ce qu’ils sont exigeants en termes de technique. Rossini a surtout voulu explorer les possibilités de la voix, plutôt que l’âme humaine, mais c’est une question d’équilibre. Il faut oublier la technique pour se laisser aller dans la voix et devenir le personnage. Rossini appréhende les personnages comme près de soi, et non en soi, c’est toute cette subtilité qui est difficile.

Quelle est l’ouverture de Rossini que vous préférez ?

Guillaume Tell, sans hésiter ! Elle a tout ce qu’on peut attendre d’une ouverture.

Quel répertoire de Rossini aimeriez-vous désormais explorer ?

J’ai chanté Jemmy dans Guillaume Tell, mais j’aimerais vraiment chanter Mathilde (d’ailleurs, j’interpréterai une de ses arias au concert « Perpetual Music » de ce soir !) ou Tancredi.

Pouvez-vous nous parler de vos projets ?

Je vais chanter Desdemona dans Otello de Verdi à Bologne, en novembre. J’ai deux Don Giovanni avec Riccardo Muti, au Teatro di San Carlo de Naples en février 2021, et au Maggio Musicale Fiorentino l’été prochain. J’ai également une tournée de la Petite Messe solennelle avec Antonio Pappano et le Coro dell’Accademia Nazionale di Santa Cecilia. J’interpréterai ensuite Pamina dans La Flûte enchantée au Teatro di San Carlo.

Propos recueillis le 21 août 2020 à Pesaro par Thibault Vicq

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