François Rougier : « Un travail de création fait sens pour moi quand il questionne »

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Lauréat du 22e Concours international de chant de Clermont-Ferrand en 2011 et membre de la Nouvelle troupe Favart de l’Opéra-Comique depuis 2018, François Rougier est l’un des ténors français les plus doués et prometteurs de sa génération. Chacune de ses dernières apparitions nous ont enthousiasmés, telles que dans Le Domino noir d’Auber à Liège, dans Madame Favart d’Offenbach (dans la salle du même nom !), ou tout récemment dans le rôle de Hylas dans Les Troyens à Carthage de Berlioz à la Côte Saint-André où nous sommes allés à sa rencontre !             

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Opera-Online : Comment le chant et la musique sont-ils entrés dans votre vie ? 

François Rougier : A la maison d’abord. J’ai une grosse vingtaine de cousins. Je ne suis pas sûr qu’il y en ait un qui ne sache pas « instinctivement » chanter juste et en rythme. Nous avons grandi dans un bain musical simple composé de cantiques et de chansons populaires qui a forgé nos oreilles… Au-delà, il y a eu un apprentissage plus sérieux à l’école de musique du canton où je suis entré à l’âge de sept ans. J’y ai appris le solfège et le saxophone que j’ai ensuite pratiqué dans l’orchestre d’harmonie pendant une dizaine d’années, une bonne base pour l’écoute et la musique d’ensemble. J’y ai aussi expérimenté la musique comme outil de socialisation, de rencontre, comme possibilité de dépasser les différences sociales et d’œuvrer à plusieurs. Puis il y a eu une chorale amateur rattachée à cette école, puis les chœurs universitaires au début de mes études puis, sur les conseils du chef de chœur, le Conservatoire de Grenoble où j’ai étudié auprès de Paul Guigue puis de Cécile Fournier.
En fait, la musique et le chant étaient intégrés à ma vie sans que j’en aie vraiment conscience. Jusque vers l’âge de 21 ans je ne m’étais pas formulé qu’ils pourraient faire partie de mon environnement professionnel et comprenant alors que cela ferait sens, j’ai orienté mes études à Sciences-Po Grenoble pour travailler dans l’administration de la musique puis j’ai travaillé quelques temps à la production des Musiciens du Louvre à Grenoble. Vers 24 ans, de bonnes rencontres, quelques concours de circonstances, une bonne dose de présomption et de volonté m’ont amené à me dire que je pourrais « passer de l’autre côté » et faire du chant mon métier. J’ai alors commencé à chanter de manière professionnelle et je ne remercierai jamais assez Mirella Giardelli qui était alors directrice artistique de l’Atelier des Musiciens du Louvre et qui m’a fait confiance et m’a soutenu dans cette voie.

Vous êtes membre de la Nouvelle troupe Favart de l’Opéra-Comique depuis 2018. Que vous apporte cette expérience et quel rapport entretenez-vous avec cette salle mythique ?

Avant cela, j’ai fait partie de la première promotion de l’Académie de l’Opéra-Comique en 2013. Depuis cette première expérience où j’ai passé six mois à être six jours sur sept au théâtre pour travailler, je m’y sens comme à la maison et c’est précieux.
Les modes de production contemporains de l’opéra en France font des chanteurs des francs-tireurs. J’apprécie cette indépendance qui favorise les rencontres et laisse la place à l’imprévisible mais pour construire un parcours, on a aussi besoin de fidélités. Il est agréable et profitable de jouer dans un théâtre en sachant qu’on y reviendra régulièrement. Cela permet la rencontre en profondeur avec ce théâtre : avec ses murs, son acoustique, son rapport scène/salle, son équilibre scène/fosse mais aussi et surtout avec ses équipes techniques et administratives. Cela permet de mieux cerner les orientations artistiques de sa direction, le lien et les modalités du lien avec les publics que les équipes entendent mettre en œuvre etc. Avec ce type de fidélité, on peut mieux prendre conscience du tout dans lequel on s’inscrit en tant qu’interprète et l’Opéra-Comique a l’histoire et la taille idéale pour cela : c’est une institution tricentenaire qui reste un théâtre à taille humaine tant par ses murs que par ses effectifs permanents.
Et puis, c’est un très beau lieu et un théâtre attachant : j’aime qu’il tourne le dos au boulevard, j’aime qu’il ait mis du temps à s’imposer face à l’Opéra de Paris d’un côté, et la Comédie-Française de l’autre, j’aime son rapport à l’irrévérence et à l’impertinence qui colle bien à mon identité de fils de paysan auvergnat… J’ai d’ailleurs pris beaucoup de plaisir à concevoir et réaliser avec mes complices Marine Thoreau La Salle et Anna Reinhold un récital qui rende hommage à ces valeurs du Comique. Nous avons créé « numériquement » Du renard au gorille en novembre 2020 et nous le reprendrons dans les murs du théâtre lors de la saison 2022.

Le répertoire français constitue l’essentiel de vos engagements et vous collaborez activement avec le Palazzetto Bru Zane qui a pour mission de redonner vie à tout un pan disparu de notre patrimoine musical. Cela vous rend heureux ?

J’aime chanter en français. D’abord par paresse : étant francophone, c’est la langue que je parle et comprends le mieux et cela m’évite un travail de traduction pour comprendre l’ouvrage et le rôle qu’on m’y confie. Ensuite par goût : j’aime cette langue, j’aime ses sonorités, j’aime l’avoir en bouche, la goûter, chercher à en faire entendre les subtilités, les couleurs, le sens malgré des tournures syntaxiques et/ou un vocabulaire parfois éloignés de notre français contemporain. Et puis j’aime les couleurs de la musique française et notamment cette attention aux sonorités des vents qui doit certainement faire écho à mes années d’apprentissage dans l’orchestre d’harmonie de l’Union musicale en Combrailles.
Ce qui conduit ma recherche d’interprète, c’est de faire en sorte que l’auditeur ne se rende plus compte que je chante. J’aime l’idée qu’il soit happé par l’histoire et le personnage, que j’essaye de rendre le plus « naturel » possible, plus que par le chanteur en lui-même. Cela passe par un travail d’incarnation, de mise en corps du personnage et de sa musique, le fait qu’il soit agissant et non simplement chantant. Quand cela peut se faire dans ma langue natale et dans celle que parle le public, j’ai le sentiment que cela permet d’aller encore un peu plus loin dans ce sens. Alors, pour répondre à votre question, oui, je suis très heureux de chanter en français et heureux également que des institutions comme le Palazzetto Bru Zane ou l’Opéra-Comique me reconnaissent une petite expertise en la matière. Et pour autant, je continue à adorer Bach et à aimer Haydn, Mozart, Beethoven, Verdi, Britten et bien d’autres compositrices ou compositeurs qui n’ont pas écrit dans ma langue, que je chante avec beaucoup de plaisir et que je chanterais volontiers un peu plus souvent…

L’Inondation de Francesco Filidei ou Les Eclairs de Philippe Hersant : on sait que la création contemporaine vous tient également particulièrement à cœur…

Oui. Vous citez des partitions nouvelles et c’est important de continuer à écrire de la musique aujourd’hui mais la question de la création contemporaine va au-delà du seul fait d’écrire de la nouvelle musique. Le plus important pour moi à l’opéra, c’est la résonance d’une œuvre (contemporaine ou non) avec notre temps. Ce qu’elle a à nous dire ici et maintenant. Pour cela, il y a la partition et son interprétation certes, mais il y a surtout ce qu’en fait la créatrice ou le créateur qu’elle ou il soit compositrice, compositeur ou metteuse/metteur en scène, ce qu’elle ou il nous en révèle à travers son appropriation - et j’emploie le mot à dessein... - et son travail. Quand j’ai participé au triptyque de spectacles d’après les Passions de Bach conçu et mis en scène par Alexandra Lacroix entre 2014 et 2017 (Et le coq chanta…, D’autres le giflèrent, Puis il devint invisible), j’avais beau chanter une musique composée il y a près de 300 ans, je participais à une création contemporaine : il y avait Bach, l’histoire vieille de 2000 ans qu’il raconte et une mise en résonance avec nos enjeux contemporains qui parlent directement au public d’aujourd’hui (les tensions familiales, l’humiliation et l’oppression au travail, la quête d’immortalité…). Cela peut se faire avec des œuvres nouvelles créées aujourd’hui comme avec des œuvres du passé. Dans tous les cas, un travail de création fait sens pour moi quand il questionne, que ce soit des sujets de société ou des œuvres et leurs livrets.

Parlez-nous aussi de vos projets et de la façon dont vous vous projetez comme artiste dans l’avenir ?

Mon prochain projet, ce sera Persées. Il s’agit d’une création d’Alexandra Lacroix qui met en regard les Mélodies persanes de Saint-Saëns et des récits de réfugiés iraniens et afghans. J’y chanterai ces belles mélodies dont les textes occidentalo-centrés méritent d’être interrogés, la comédienne iranienne réfugiée politique Mina Kavani portera la voix des réfugiés et nous serons accompagnés à la guitare électrique par Pierre Pradier. La création aura lieu fin septembre à Eaubonne puis nous jouerons une dizaine de dates en tournée cet automne de Mains d’œuvres à l’Opéra de Limoges. J’aime éprouver un même spectacle dans des lieux aussi contrastés. Suivront la création de Les Eclairs de Philippe Hersant à l’Opéra-Comique puis des programmes Bach avec La Chapelle rhénane et l’Ensemble Baroque de Toulouse. Je chanterai aussi la Cantate Saint Nicolas de Britten avec le Chœur régional d’Auvergne à Clermont-Ferrand puis je participerai, au printemps, à la redécouverte de Hulda de César Franck à Liège, à Namur et au Théâtre des Champs-Elysées sous l’impulsion du Palazzetto Bru Zane. Voilà pour la saison qui s’ouvre.
Parmi les très beaux projets à venir, il y aura aussi Carmen, cour d’assises d’Alexandra Lacroix qui interrogera les circonstances du féminicide de Carmen sur les musiques de Bizet et de Diana Soh avec Elena Schwarz à la baguette. J’y serai Don José. J’ai hâte…
A plus long terme, j’espère continuer à creuser mon sillon. Celui d’un interprète, de quelqu’un qui fait le lien entre des compositrices ou compositeurs, des maîtresses ou maitres d’œuvre et un public. J’espère que l’on me proposera de travailler avec des metteuses ou des metteurs en scène qui questionnent les œuvres en profondeur.

Propos recueillis en août 2021 par Emmanuel Andrieu

(crédit photographique © Alxlx)

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