Falstaff au Gran Teatre del Liceu : un triple adieu

Xl_falstaff_gran_teatre_del_liceu_2026_003_c_abofill © A. Bofill / Gran Teatre del Liceu

Peu d'œuvres sont à la fois aussi légères et aussi profondes que Falstaff. Giuseppe Verdi a fait le choix d’achever sa carrière lyrique avec une comédie là où tous attendaient une nouvelle tragédie. Pour autant, au-delà du rire se cache une réflexion lucide sur la vieillesse, le temps qui passe, les apparences et la condition humaine. Le rire dans Falstaff n'est jamais superficiel. Shakespeare, le créateur du personnage, maîtrisait déjà cet art de mêler le sublime au grotesque, l'humour à la mélancolie, et Arrigo Boito, dans son extraordinaire livret inspiré par le dramaturge britannique, a su préserver cet équilibre délicat, alors que  Verdi en fait la partition la plus moderne de son œuvre.

La production de Falstaff au Gran Teatre del Liceu revêt également une portée symbolique toute particulière. Elle marque les adieux de Josep Pons comme directeur musical du théâtre après douze années d’activité et, simultanément, elle clôt aussi l’actuelle saison du Liceu. Trois adieux, en somme, réunis en une seule soirée.

La mise en scène de Laurent Pelly constitue sans doute le plus grand atout de ce nouveau Falstaff à Barcelone. Le metteur en scène français prouve une fois de plus qu'il est l'un des plus grands spécialistes actuels de l'opéra-comique. Et il réussit ce pari une fois encore car il ne confond jamais la comédie avec une simple accumulation de gags. Laurent Pelly a compris que, sous l'esprit de Shakespeare, affleure une profonde compassion pour ses personnages ; il évite ainsi de réduire Falstaff à une simple caricature grotesque.

Falstaff, Gran Teatre del Liceu 2026 (c) A Bofill
Falstaff, Gran Teatre del Liceu 2026 (c) A. Bofill

Ici, le chevalier vieillissant et corpulent est certes glouton, vantard, ivrogne et fourbe ; il est pourtant aussi le souffre-douleur d'une société bourgeoise en apparence respectable, qui refuse de tolérer tout ce qui sort de ses conventions. Falstaff est excessif, mais il incarne aussi une forme de résistance et de subversion tranquille face à un monde régi par les apparences, les ambitions mesquines et l'hypocrisie du quotidien. Il cherche à défier le temps qui passe en se réfugiant dans l'illusion de la fantaisie.

Laurent Pelly observe tous ses personnages – à commencer par Falstaff – avec un regard empreint de compassion. Sa mise en scène repose sur le détail, le geste et les relations entre les personnages plutôt que sur des effets théâtraux spectaculaires. L'action est transposée au milieu du XXe siècle sans jamais trahir Shakespeare, Boito ou Verdi. Tout se déroule avec un naturel admirable.

Les décors de Barbara de Limburg contribuent significativement à cette impression. Les structures mobiles permettent une transformation constante des espaces, passant de la taverne exiguë et sordide du début à la demeure des Ford, avec ses nombreux escaliers, son agitation et son mouvement perpétuels. Ce dynamisme continu évite toute impression de théâtralité statique et s'accorde parfaitement au rythme effréné de la musique comme de l'action dramatique. Seul le troisième acte est peut-être en deçà de la qualité générale. Le parc de Windsor nocturne, qui vise l'abstraction par contraste avec le réalisme des actes précédents, manque d’une forme d'évocation et ne parvient pas tout à fait à créer cet espace mystérieux où réalité et fantaisie devraient se fondre.

L'image finale est néanmoins magnifique. Durant la fugue conclusive sur le célèbre « Tutto nel mondo è burla », un immense miroir reflète le public. Le message est aussi simple qu'efficace : nous participons tous à cette grande mascarade. Le théâtre est le monde, et le monde est théâtre. En fin de compte, la seule véritable sagesse réside peut-être dans l'apprentissage du rire à nos propres dépens.

Falstaff, Gran Teatre del Liceu 2026 (c) A. Bofill
Falstaff, Gran Teatre del Liceu 2026 (c) A. Bofill

Sur le plan musical, Falstaff demeure l'opéra le plus étonnant de Verdi. Il ne comporte ni ouverture ni grands airs susceptibles d'interrompre le flux dramatique. Tout progresse sans temps mort au sein d'un discours musical continu où les ensembles l'emportent sur les numéros individuels. C'est l'opéra le plus choral de Verdi, mais aussi celui qui se tourne le plus résolument vers l'avenir. Avec une audace et une vitalité extraordinaires, le compositeur a délibérément délaissé les formules qui avaient forgé sa légende pour écrire une musique annonçant déjà nombre d'univers sonores du XXe siècle. L'orchestre s’enrichit d'une palette de timbres inédite, et chaque inflexion du texte trouve son équivalent musical, épousant les mots comme une seconde peau.

Josep Pons fait là ses adieux avec une interprétation à la fois solide et intelligente. Au cours des douze dernières années, il a maintes fois démontré sa remarquable aptitude à maîtriser certaines des partitions les plus complexes du répertoire, même si Verdi n'a sans doute jamais été le compositeur qui lui convenait le mieux naturellement. Sa lecture se révèle constamment à la fois rigoureuse, soigneusement structurée et riche en détails orchestraux finement observés, bien qu’on aurait pu apprécier un peu plus de légèreté et de souplesse, ainsi qu'une densité orchestrale moindre dans certains passages. Quoi qu'il en soit, c’est un adieu digne de ce nom, confirmant le niveau artistique atteint par l'Orchestre symphonique du Liceu sous sa direction. Son successeur héritera d'un orchestre bien plus mûr que celui que Josep Pons avait trouvé en prenant ses fonctions il y a douze ans.

Luca Salsi compte indubitablement parmi les plus grands interprètes actuels de Falstaff. Il connaît le personnage sur le bout des doigts, domine la scène et incarne le rôle avec une autorité incontestable. Il lui manque toutefois ce dernier brin de génie qui transforme un grand interprète en un Falstaff de référence absolue, à l'instar de Tito Gobbi, Renato Bruson ou, plus récemment, Bryn Terfel. Sa voix possède le poids et la solidité, mais il lui manque parfois ce supplément de malice – ce mélange irrésistible de cynisme, d'ironie et de charisme – qui finit par convaincre le public que le rôle a été écrit tout spécialement pour cet interprète.

Conformément à la nature de cet opéra, conçu avant tout comme une œuvre d'ensemble, la distribution se révèle plus convaincante collectivement qu'au travers de certaines prestations individuelles. Lucas Meachem campe un Ford crédible, bien qu'il chante souvent trop en force. Santiago Ballerini s'acquitte honorablement de son rôle de Fenton, mais sans éclat particulier et avec une projection limitée, tandis que Josep Fadó est un excellent Docteur Caius. Pablo García-López force peut-être le trait sur les aspects caricaturaux de Bardolfo, tandis qu'Alessio Cacciamani fait un Pistola vocalement solide et bien projeté.

Falstaff, Gran Teatre del Liceu 2026 (c) A. Bofill
Falstaff, Gran Teatre del Liceu 2026 (c) A. Bofill

Parmi les interprètes féminines, Serena Sáenz est sans doute la plus remarquable, bien qu'elle n'ait pas pleinement saisi le don extraordinaire que Verdi réserve à Nannetta lorsque, déguisée en Reine des fées, elle chante « Sul fil d'un soffio etesio ». Le moment exige une voix d'une pureté presque irréelle, éthérée, suspendue dans l'air comme si elle était véritablement celle d’une fée. La magie est inscrite dans la partition, mais ne se matérialise jamais tout à fait sur scène ce soir-là.

On attendait davantage de présence vocale de la part de Carolina López Moreno dans le rôle exigeant d'Alice. Sa prestation laisse perplexe sur le plan vocal : tantôt tout à fait convaincante, avant que sa voix ne semble s’évanouir inexplicablement quelques instants plus tard. La Mrs Quickly de Daniela Barcellona présente un syndrome similaire, quoi qu’ici plus compréhensible. Certains passages du rôle descendent vers un registre exceptionnellement grave et exigent plus de projection et de résonance qu'elle ne peut en offrir. Pour la très expérimentée – et tout autant admirée – Daniela Barcellona, le rôle commence à peser.

Gemma Coma-Alabert livre une belle interprétation de Meg Page, quand bien même le rôle est ingrat dans la mesure où l'interprète passe une grande partie de la soirée sur scène sans jamais avoir l'occasion de briller individuellement. Le chœur du Liceu est brièvement mis en défaut, faute de cohésion lors de sa première intervention à la fin de l'opéra, mais aborde ensuite avec assurance la redoutable fugue finale.

L'ovation finale récompense justement une belle production, remarquable par son intelligence et sa sensibilité. Laurent Pelly appartient à cette race rare de metteurs en scène qui mettent leur métier et leur savoir-faire au service de l'œuvre, plutôt que de mettre l'œuvre au service de leur propre ego. Une différence minime, mais fondamentale.

C'est peut-être là la leçon ultime de Falstaff. Verdi a choisi de tirer sa révérence sans solennité, en riant du monde et de lui-même. Peu de fins sont aussi élégantes. Peu d'adieux aussi intelligents. Et le Liceu, aux côtés de Josep Pons, aurait difficilement pu trouver une manière plus juste de clore à la fois une saison et un long chapitre musical.

traduction libre de la chronique de Xavier Pujol
Barcelone, 9 juillet 2026

Falstaff de Giuseppe Verdi au Gran Teatre del Liceu de Barcelone, du 9 au 19 juillet 2026

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