Une Petite Renarde rusée foisonnante au Théâtre des Champs-Élysées

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Si Leoš Janáček a réussi haut la main à mettre la nature en sons dans La Petite Renarde rusée, voice-swappant à quelques reprises les attributs vocaux des animaux et des humains, il faut toujours y adjoindre la dimension narrative du conte. Chapeau bas à la cheffe Mirga Gražinytė-Tyla, qui parvient à transformer la scène d’une version de concert avec le City of Birmingham Symphony Orchestra au Théâtre des Champs-Élysées en fenêtre sur le monde.

Les premières notes font figure de mode d’emploi : les rythmes s’interpellent et se fondent les uns dans les autres, accouchant de formes rythmiques inédites, à l’image des éléments. Pour une lecture du cycle de la nature, c’est effectivement ce que nous attendions, mais nous sentons déjà un angle supplémentaire et insolite agrémentant l’écoute. La directrice musicale du City of Birmingham Symphony Orchestra tapisse aussi bien les espaces florissants de mille couleurs qu’elle n’assume le minimalisme, si ce n’est la fébrilité, de quelques pages où les instrumentistes s’acquittent de murmurer sans excès sur un espace à nu. Elle nous fait écouter l’impressionnisme de la partition et les frottements dynamiques avec la même facétie. Elle accompagne notre trajectoire d’auditeur. La musique se développe dans cet effet de quasi-improvisation, témoignant de la part d’inconnu d’un univers régi par des lois naturelles intouchables par l’Homme. L’abolition de l’ordre matériel instaure un nouveau référentiel d’écoute, qui rend perceptibles la matière de l’artisanat, l’odeur d’une vieille maison, la luminosité d’un champ de blé ou les habitudes rurales. Mirga Gražinytė-Tyla nous raconte ainsi une histoire parallèle à la trame de l’opéra, universelle et individuelle, en plus d’en suivre le tracé semé d’embûches. Elle y inclut un mouvement comme pour rendre miscibles ces trajectoires supposément irréconciliables. Elle y distribue une évidence en grand format, et exauce le réalisme des situations.

Les instrumentistes, d’un professionnalisme extraordinaire, lui facilitent la tâche en lui fournissant des vagues de pupitres parfaitement synchronisées. Et même quand certains instruments ne tombent pas sur la juste note, la cheffe inclut les situations de façon collatérale, sans qu’il s’agisse de « dommages » dans ce sensationnel référentiel créé de toutes pièces. Le cycle de la nature est vécu dans l’instant, non dans l’attente ou le regret que le cycle se reproduise. Mirga Gražinytė-Tyla éteint la lumière, fait descendre les éclairs, puis fait revenir le soleil, chatouille les mandibules, et reflète les pelages. Elle possède continûment le contrôle du temps et de la narration, mais nous laisse le choix de l’histoire que nous souhaitons recevoir.

Passons sur le Chœur de Radio France, relativement anémique ce soir, car la distribution a de quoi plaire. Sauf peut-être Elena Tsallagova, en Renarde, qui, contrairement à sa prestation à l’Opéra national du Rhin en 2016, manque de dosage ce soir dans ses nuances malgré une science réjouie du théâtre. Le timbre, pourtant loin d’être désagréable, semble un peu trop brillant, et quelques égratignures de notes émaillent ci et là les lignes. Le Renard d’Angela Brower éblouit et ensorcelle extérieurement par un cœur qui palpite à l’intérieur, comme un croissant sortant du four. Le Garde-chasse n’aurait pu être que franc du collier, dans un sillage aviné ; Roland Wood en fait un passionnant personnage à l’esprit fécond, assumant ses erreurs sans savoir comment y faire face. En faisant volontairement traîner les fins de notes, il dessine des pattes de velours au personnage et met en valeur son souffle imparable. Kitty Whately chante avec une grande crédibilité et un relief probant la désorientation qui afflige la Femme du Garde-chasse, et les cancans de la Chouette. L’aisance de Robert Murray est joliment contagieuse, l’émission de William Thomas nourrie, la précision d’Ella Taylor incontestable. Les enfants de la Holy Trinity Catholic School de Birmingham donnent eux aussi leur maximum pour rendre attachants les animaux qu’ils incarnent.  

Thibault Vicq
(Paris, 24 novembre 2021)

La Petite Renarde rusée de Leoš Janáček, au Théâtre des Champs-Elysées (version de concert), le 24 novembre 2021

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