Savoureuse Petite renarde rusée de Janacek - signée par Robert Carsen - à l'Opéra national du Rhin

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Après avoir repris – en début d’année – la production de L’Affaire Makropoulos de Leos Janacek mis en scène par Robert Carsen, l’Opéra national du Rhin remet à l’affiche un autre opéra de Leos Janacek mis en images par le metteur en scène canadien pour l’Opéra national du Rhin (en 2013) : La Petite renarde rusée. On ne peut qu’applaudir à cette reprise (réglée par Maria Lamont) tant on continue, à titre personnel, à être ensorcelé par cette petite pépite du répertoire lyrique. Par la musique d’abord : l’une des plus belles, des plus expressives, des plus nostalgiques que Janacek n’ait jamais composées : un somptueux hommage panthéiste à la nature et aux relations qu’elle entretient avec l’homme. Par le livret ensuite, qui, s’il ne recèle peut-être pas la force dramatique de Katia Kabanova ou de L’Affaire Makropoulos (les deux opéras qui, dans la carrière de Janacek, encadrent La Petite renarde), n’en constitue pas moins une pure merveille d’humour, de poésie et de réflexion nostalgique sur la vieillesse et le temps qui passe.


Le Petire renarde © Klara Beck


Le Petire renarde © Klara Beck

Comme à son habitude, Robert Carsen signe là une mise en scène pleine de légèreté, de fantaisie et d’imagination. Le décor de Gideon Davey est constitué par un terrain vallonné et accidenté qui se décline sous trois saisons différentes : d’abord l’automne, avec son épais manteau de feuilles roussies, l’hiver ensuite (sous forme de collines enneigées) et enfin le printemps (et sa prairie verdoyante). Le cycle de la nature est respecté, et les images produites font immanquablement penser aux fameuses Boréades de Rameau que Carsen avait signées pour l’Opéra Garnier en 2003. Pour le reste, il reprend toutes les (formidables) idées qu’il avait conçues pour sa première production de l’ouvrage à l’Opéra de Flandre en 2001 : la mort de la Renarde, basculant derrière un talus, dont le braconnier ressort ensuite en brandissant une fourrure, l’expulsion du blaireau de sa tanière par une aspersion toute naturelle de la Renarde au-dessus de son terrier, ou encore le finale du II avec ses trois oiseaux suspendus (en commères et curé du village) à des fils descendus des cintres…

Les costumes, conçus par le décorateur, sont une débauche de formes, de couleurs, de contrastes qui créent un véritable univers poétique et renvoient si bien aux couleurs de la musique. Nous nous devons d’évoquer les Poules : gallinacées affublées de babygro molletonné et duveté, le visage enduit d’un masque à base de concombres et coiffées d’improbables bigoudis surmontés d’un gant rouge… Mentionnons également Philippe Giraudeau, à qui l’on doit une chorégraphie libre et imaginative. On sait l’importance de la partie dansée dans ce spectacle et le risque aurait été de reproduire platement la gestuelle animalière, en donnant une image « gentille », voire mièvre, de toute cette faune. Ce n’est pas le cas ici, et Giraudeau n’hésite pas, à certains moments - comme celui où, après le mariage des deux renards, tous les animaux forniquent allègrement -, à renvoyer une image acide, scabreuse, voire même violente, de la nature.

Côté vocal, tous les chanteurs réunis dans cette production doivent être félicités, à commencer par la Renarde de la soprano russe Elena Tsallagova, dont le visage constamment expressif se passe aisément de masque, et qui bondit avec une ardeur sans cesse renouvelée, d’un bout à l’autre de la scène, sans que le chant - clair, triomphant et à l’excellente diction - n’en souffre nullement. On ne célèbrera pas moins le Renard de la mezzo suisse Sophie Marilley, pour la beauté d’une ligne de chant très exigeante, et pour sa composition amusante de loulou hâbleur, rapidement pris au charme de la roublarde. Leur union nous vaut un mariage champêtre et deux beaux duos d’amour : celui de la rencontre aux accents très straussiens, et celui, très émouvant, à l’heure du bilan, juste avant la mort brutale de la Renarde. Parmi les humains, c’est la basse allemande Oliver Zwarg qui fait la plus forte impression ; son baryton noble et large est d’une expressivité indéniable dans le formidable monologue final où le Garde-chasse prend soudain conscience de son insignifiance face à la toute-puissance des lois naturelles. Mais il faudrait citer tous les comprimari - fort nombreux et tous impeccables -, et jusqu’aux enfants de la Maîtrise de l‘OnR, parfaitement intégrés à l’action

Le bonheur est aussi en fosse, grâce au jeune chef néerlandais Antony Hermus, placé à la tête d’un Orchestre Philharmonique de Strasbourg dans une forme olympique ce soir. Son interprétation chaleureuse privilégie le moment lyrique, au détriment parfois du détail révélateur. Les courtes cellules mélodiques sont noyées dans un flot impétueux qui emporte la narration en un tourbillon de couleurs chatoyantes. L’orchestre épouse le rythme même de la vie jusqu’aux frémissements des feuilles et aux cris des animaux que Janacek notait lors de ses innombrables promenades en forêt avec une précision scientifique.

On sort du spectacle ébloui et heureux !

Emmanuel Andrieu

La Petite renarde rusée de Leos Janacek à l’Opéra national du Rhin, jusqu’au 8 janvier 2017

Crédit photographique © Klara Beck

 

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