Un planant diptyque Nikodijević-Britten à l’Opéra national de Nancy-Lorraine

Xl_i_didn_t_know_..._-_curlew_river____jean-louis_fernandez_19 © Jean-Louis Fernandez

Il est toujours difficile de parler objectivement d’un spectacle qui ne fait pas appel à la raison. La nouvelle coproduction de l’Opéra national de Nancy-Lorraine et de l’Opéra de Rennes est de ceux-là. Point de départ : Curlew River (1964) de Benjamin Britten, œuvre chambriste (à moins de 10 instrumentistes) inspirée du théâtre Nô et destinée à une église. Un Voyageur y prend le bateau d’un Passeur avec une Femme supposément « folle » à avoir cherché en vain son enfant disparu. Pendant la traversée sur la rivière aux courlis, émerge l’histoire d’un garçon de douze ans abandonné par son maître un an plus tôt au bord du cours d’eau, mort de sa maladie en dépit des soins prodigués par le peuple alentour. La mère reconnaît son fils dans ce récit, avant de le voir apparaître une dernière fois dans un sanctuaire.

En préambule de cet opus, commande a été passée à Marko Nikodijević (qui a signé un segment de 7 Deaths of Maria Callas) et à Silvia Costa (livret, ainsi que la mise en scène du diptyque) pour « compléter » l’opus de Britten avec un autre regard. I Didn’t Know Where to Put All My Tears présente une communauté de femmes, creusant de leurs propres mains cette rivière aux courlis qui fait circuler les larmes liées à la perte d’êtres chers. La première symétrie avec Curlew River est son inversion des genres, tous les rôles et le chœur de Britten étant interprétés par des hommes, dans la tradition du Nô. L’équipe a souhaité accentuer l’initiative féminine de la transmission de la douleur, dans son aspect originel, presque mythologique. Sur le plan musical, les deux opéras dialoguent dans un miroir de silences, de motifs développés, de rituel universel, dans le même effectif instrumental réduit. Nikodijević joue sur l’oscillation lente et la construction graduelle, sur la submersion en douceur et la constellation chorale – impressionnantes solistes du Balcon, en pétales légers et flux aquatiques – autour de la soprano Chelsea Lehnea, qui magnifie un ruban chantant d’étoffe précieuse dans une optique de fresque universelle.

Je ne savais que faire de mes larmes - Opéra National de Nancy Lorraine (2026) (c) Jean-Louis Fernandez
Je ne savais que faire de mes larmes - Opéra National de Nancy Lorraine (2026) (c) Jean-Louis Fernandez

Si Curlew River semble ensuite plus exigeant pour le spectateur, avec ses sonorités aux alliages minimaux et ses développements au long cours, il instaure une temporalité différente : celle du théâtre, s’adaptant à la perception émotionnelle et contextualisant la souffrance en une cérémonie continue et lointaine. Les huit membres (masculins) du Chœur de l’Opéra national de Nancy-Lorraine, dans la brume ou la pénombre, ne sont certes pas toujours exactement ensemble, mais ont un ancrage dans l’œuvre aussi valable que les chœurs féminins soudés d’I Didn’t Know Where to Put All My Tears : après la création collective d’un geste et d’un lieu se perpétue en effet une interprétation du chant, mais individualisée, comme dans un rassemblement religieux. Le ténor Zhengyi Bai sublime la résilience d’une mère face à la perte, et la force déchirante du témoignage, par son cap et son soutien. Michael Mofidian campe un impérial et bouleversant Voyageur dont chaque phrase réaffirme la connaissance du monde et l’empathie de la rencontre. Le Passeur de Mark Stone se délecte des mots, de leur caractère et de leur quiète traduction en musique, quand l’assurance de Stephan Loges représente plutôt le présent du langage.

À la direction musicale, Alphonse Cemin bâtit à partir du reflet immatériel et des possibilités de résonance, à la lisière du païen folklorique. Il veille à la liberté des musiciens de l’Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine et à leur écoute mutuelle, parfois en arrêtant sa battue, tout en soutenant l’atmosphère d’un divin incertain, prêt à agir sur les mortels. Dans celle, visuelle, de Silvia Costa, rien n’arrive par hasard. Elle a cette capacité à esthétiser le temps, à représenter l’apprentissage du geste à travers le geste en lui-même, et à confectionner des tableaux qui en disent autant dans leur composition qu’ils immergent dans le rituel. Au même titre que Britten, elle a voulu garder l’esprit du Nô, mais sans en appliquer les préceptes à lettre. Elle table sur un mouvement assumé, dans le sillage des splendides lumières de Marco Giusti, pour une scénographie des corps où l’un devient autre. La caresse du regard rapproche les pièces d’un puzzle en théorie assez simple, tant qu’on accepte de se laisser bercer par l’expérience.

Thibault Vicq
(Nancy, 29 mars 2026)

I Didn’t Know Where to Put All My Tears, de Marko Nikodijević (musique) et Silvia Costa (livret), et Curlew River, de Benjamin Britten :
- à l’Opéra national de Nancy-Lorraine jusqu’au 3 avril 2026
- à l’Opéra de Rennes du 4 au 6 mai 2026

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