© Jean-Louis Fernandez
Nous avons tous, parfois sans en avoir conscience, déjà émis un « oui » aspiré dans une situation d’indifférence, d’ennui ou d’embarras, afin d’éviter la moindre relance sur le sujet ou, en tout cas, de signifier un refus poli d’obtempérer. La production inaugurale de la stimulante première saison d’Alexandra Lacroix à Angers Nantes Opéra (qui ira, comme de coutume, à l’Opéra de Rennes), en collaboration avec l’Opéra national du Rhin et l’Opéra national de Nancy-Lorraine, s’applique selon nous à cette rhétorique minimaliste de la glotte, malgré de louables intentions (bloquées à l’état de projet). Comment donc Orphée et Eurydice a-t-il été trituré par ses artisans pour générer cette fuyante moue sonore de notre part ? Peut-être pas suffisamment, en tout cas pas assez clairement.
L’année dernière, Lorraine de Sagazan a mis en scène Chiens (que l’Opéra de Lyon reprend aux Célestins, Théâtre de Lyon, au printemps 2027, lors de son festival annuel), puissante proposition de théâtre musical à partir de cantates de Bach, sur le procès « French Bukkake » (de viols dans l’industrie du porno). Avec le mythe d’Orphée, elle se place à nouveau du côté des femmes. Eurydice n’est plus mordue par un serpent, mais percutée mortellement par la voiture-bélier d’un incel – masculiniste célibataire qui voue une haine aux femmes et les tient responsables de leur misère affective et sexuelle. Aux Enfers, où elle se sent bien, elle est récupérée contre son gré par Orphée. Elle meurt donc une seconde fois à cause d’un homme qui n’a pas suivi les consignes d’Amour. Donner un coup de fouet à cette histoire, tant mieux, encore faut-il donner de la consistance à une idée. Empire de gênance et désert total de direction d’acteur dans la première partie : elle n’arrive ni à assumer son espace vide entre trois murs de rideaux (en dépit des lumières très léchées de Claire Gondrexon et des costumes expressifs d’Anna Carraud), ni à faire passer le temps. Le réflexe petit-bourgeois d’ajouter du texte (projeté) sur le patriarcat procure l’effet inverse de l’acquiescement espéré du public ; par désintérêt face à tant de prétention, nous finissons vite par le voir sans le regarder. Pourquoi ne fait-elle pas acte de mise en scène au lieu de s’y substituer ? Surtout qu’après l’entracte, son savoir-faire en la matière s’illustre de manière assez fluide. Aux Enfers, le périple entre Orphée et Eurydice échappe aux poncifs rabâchés, l’espace et le volume acquièrent une plus grande conscience du mouvement, et les personnages existent enfin (après leurs risibles poses aux I et II). La vision pessimiste de Lorraine de Sagazan sur la résurrection d’Eurydice – l’occasion d’entendre le finale souvent coupé – fait mouche. Cependant, trop d’incohérences ou d’ellipses demeurent. Orphée serait lui aussi un masculiniste, rêvant en son épouse une vie de femme docile à violenter à l’envi. Certes, mais pendant que la femme de théâtre se tournait les pouces dans la première partie, rien ne préparait à cette seconde, foisonnante. La vulve d’entrée aux Enfers aurait pu déconstruire Orphée ou a minima lui ouvrir les yeux. Rien. Pourquoi même un mascu attaquerait un mariage avec des invités mascu ? Avec un concept mort-né car non-étayé et reposant uniquement sur des images, Lorraine de Sagazan pense renouveler son coup de force de Chiens… et échoue.

Orphée et Eurydice - Angers Nantes Opéra (2026) (c) Jean-Louis Fernandez
Ce n’est pas la fête non plus en fosse. Qu’est-il arrivé à Alphonse Cemin, qui avait tant sublimé Iphigénie en Tauride (du même Gluck) en 2023 à Nancy ? Une agitation permanente et une emphase sur tout à la fois l’empêchent de rendre compte de l’unicité des élans, des phrases, des motifs. Contrairement à ce qu’il déclare dans l’interview de programme, ni la simplicité de la restitution ni l’articulation ne se décèlent dans sa démarche. Rien de substantiel ne ressort, il semble sur pilote automatique et en même temps sur un qui-vive contre-productif. Où est la musique ? Si l’inertie des tapis sonores lui réussit mieux, l’aplanissement des récitatifs et l’absence de grandes lignes instrumentales dans les airs ne jouent pas en sa faveur. Il n’est en l’occurrence pas aidé par la balourdise de l’Orchestre National des Pays de la Loire, dont le fourmillement involontaire résulte de l’absence de coordination interne. Chaque duo de pupitre semble vouloir imposer sa propre justesse aux cordes, et l’ensemble entier peine à suivre les indications de nuances d’Alphonse Cemin. Les instrumentistes se concentrent davantage sur la performance individuelle que collective. L’exécution pompière n’épargne pas non plus le staccato, noyé dans un sillage inégal de matière. Les bois (et leurs solos toujours attendus dans Orphée et Eurydice) restent heureusement fidèles à leur excellence.
Le Chœur d’Angers Nantes Opéra, monopolisé en décibels par les tessitures féminines, a lui aussi du mal à partir ensemble – quelques voix éparses précèdent systématiquement chaque départ groupé –, en dépit de textures vocales nettes et limpides. Mariamielle Lamagat interprète Amour en cultivant la surprise au détour de chaque phrase, dans un inspirant élan salvateur et un stupéfiant ancrage de de timbre. L’Eurydice de Jenny Daviet assure à égalité l’agilité et l’incarnation. Elle apporte une teneur complète au personnage grâce à son émission épanouie. La séduisante voix de tête de Sahy Ratia concourt à une douceur bienvenue dans le rôle d’Orphée (bien que peu en phase avec le concept de mise en scène, censé lui prêter une certaine dureté), mais qui ne passe guère le défi des notes rapides. Il rattrape ses vocalises nasales et savonneuses du I avec des aigus bien attrapés, puis avec une maîtrise plus fine du flux au III.
Nous aurions pu être moins regardants sur les défauts de ce spectacle ; leur enchevêtrement et leur récurrence ne font que les mettre en exergue. Tel est le sort de certaines soirée à l’opéra, « oui » (aspiré).
Thibault Vicq
(Nantes, 15 octobre 2026)
Orphée et Eurydice, de Christoph Willibald Gluck :
- au théâtre Graslin (Nantes) jusqu’au 18 octobre 2026
- au Grand-Théâtre d’Angers les 3 et 4 novembre 2026
- à l’Opéra de Rennes du 20 au 26 juin 2027, avec l’Orchestre National de Bretagne

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