The Hours, une création d’interprètes au Metropolitan Opera

Xl_the_hours_-_metropolitan_opera © Metropolitan Opera

Le titre The Hours peut rappeler aux cinéphiles le fim de Stephen Daldry (2002) avec Nicole Kidman, Julianne Moore et Meryl Streep. Bonne piste, car il est tiré du même roman de Michael Cunningham (1998, traduit en français en 1999). Le Metropolitan Opera le présente en création scénique – la première mondiale s’est tenue en version de concert avec le Philadelphia Orchestra en mai – avec un splendide trio de tête (Joyce DiDonato, Kelli O’Hara, Renée Fleming) et une époustouflante direction musicale de Yannick Nézet-Séguin, que les spectateurs des cinémas du monde entier ont pu découvrir en direct au cinéma (notamment en France avec Pathé Live).

L’œuvre prend vie en variations autour de Mrs Dalloway, personnage créé par Virginia Woolf dans son roman éponyme. Les Heures propose une réflexion sur le libre-arbitre de trois femmes au cours d’une journée : l’auteure, en cours d‘écriture en 1923 dans la campagne anglaise ; Laura Brown, mère de famille le jour de l’anniversaire de son mari en 1949 à Los Angeles ; Clarissa Vaughan, éditrice en pleins préparatifs d’une fête pour son ami (et amour de jeunesse) Richard, atteint du SIDA, en 1999 à New York. Elles s’interrogent sur le chemin qu’elles ont pris, sur le sens à donner à leur travail, ne pouvant remonter le temps ou trouver un réconfort auprès de leur conjoint (ou conjointe pour Clarissa). Virginia est torturée par la trajectoire à apporter à Mrs Dalloway, Laura en lit les pages tout en songeant à se donner la mort, Clarissa en suit naturellement les orientations. Dans l’opéra The Hours, les récits se raccrochent au wagon de l’existence et du mystère de la psyché, indéchiffrable par autrui malgré les signes avant-coureurs qui n’ont pas voulus être vus.

La musique de Kevin Puts ne manque pas d’ambition et de couleurs. Elle pose l’étendue et la juxtaposition en constantes, elle réussit le pari de changer d’histoire, d’époque et de panorama en quelques mesures, dans ce qui s’apparente à une matière de l’âge d’or d’Hollywood qui se ressent jusque dans les pores pour sa souplesse gazeuse. L’écriture instrumentale en paysages au crépuscule ou en sensualité déroulée inspire au Metropolitan Opera Orchestra une homogénéité miraculeuse, dont Yannick Nézet-Séguin n’épuise jamais les ressources. Le chef concentre toutes les parties des accords dans un même cordon ombilical, anime le discours en interventions haletantes, discipline la brume et magnifie les alliances de timbres, renouvelant son implacable Eurydice de Matthew Aucoin, l’année dernière.

L’écriture vocale des solistes semble suivre une ligne d’improvisation imaginaire. Joyce DiDonato interprète Virginia Woolf telle une berceuse sur des mots pesés, telle une lueur évolutive selon le ressac de ses émotions, sur un vibrato enchanteur, qui sculpte une pluie de climax ponctuels. Dans la partie années 40, la voix de Kelli O’Hara s’épanouit en une encre sympathique, qui imbibe le papier de ses lignes avec des caresses interrogatives. La phrase n’est pas gravée dans le marbre ; elle diversifie ses formes au fil des pensées que lui inspire la lecture de Mrs Dalloway. Renée Fleming, qui n’avait pas chanté sur la scène du Met depuis 2017 (Le Chevalier à la rose), revient toujours aussi généreuse, égale, épanouie, accumulant avec optimisme en Clarissa les nuances des combats physiques et moraux qui l’entourent. Hormis la Sally pincée de Denyce Graves, en difficulté dans le staccato, l’ensemble des personnages n’aurait pu mieux trouver chaussure à son pied : Kathleen Kim, aux coloratures goûteuses, l’intellectuel Sean Panikkar, l’affable William Burden, le méthodique Brandon Cedel et l’agréable Sylvia D’Eramo. Mention spéciale au bouleversant Kyle Ketelsen, gladiateur brisant avec classe et dignité le cocon de souffrance de Richard. On pourrait reprocher à l’écriture chorale son côté gadget et son manque de subtilité, qui entraînent d’ailleurs quelques légères difficultés de cohésion au Metropolitan Opera Chorus.

La mise en scène déjà datée de Phelim McDermott est le vrai point noir de la soirée. Les perruques et les décors reconstitués sont certes parfaits, mais l’ajout de chorégraphies presque issues d’une mauvaise publicité tentent de combler le manque de mouvements par ailleurs, en plus de desservir le propos sur l’individualité. Ces Heures ne sont pas joyeuses, mais rendent musicalement heureux.

Thibault Vicq
(Pathé Wepler, Paris, 10 décembre 2022)

The Hours, de Kevin Puts (musique) et Greg Pierce (livret), au Metropolitan Opera (New York)

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