Eurydice au Metropolitan Opera : la mémoire dans la peau

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À l’heure de la séance, chacun cherche sa place ou erre sur son téléphone. Non pas au sein de la salle de cinéma où nous avons pris place, mais au Metropolitan Opera, qui poursuit sa saison de diffusions en direct, et nous fait observer les arrivants de dernière minute à travers le grand écran. Renée Fleming présente la soirée pour les spectateurs du monde entier, et échange brièvement avec Matthew Aucoin, compositeur d’Eurydice, qu’il a créé en février 2020 au LA Opera. Il annonce d’emblée que l’œuvre s’attache à raconter « une vérité sur la nature humaine et la mort », dans une « histoire inédite incluant le mythe d’Orphée ». Cette nouvelle trame se lit comme une bouleversante réflexion sur ce qu’il reste de la mémoire. L’œuvre fascine, l’interprétation enflamme.

Pour le livret, l’Étasunienne Sarah Ruhl adapte sa pièce éponyme de 2003, dans laquelle Eurydice est aspirée malgré elle aux Enfers par Hadès, le jour de ses noces avec Orphée. Les souvenirs effacés, elle y retrouve son père, qui lui écrivait sans relâche des lettres jamais transmises. Orphée s’arrange avec son talent inné de poète musicien pour accéder à l’au-delà et se faire suivre ensuite par Eurydice. Se retournant avant de gagner la surface, il la perd une deuxième fois. Le père d’Eurydice précède alors celle-ci de son propre chef dans la rivière de l’oubli. Quand Orphée rejoint à nouveau les Enfers à sa mort, la mémoire de son épouse s’est déjà dissipée. Cette troisième perte est irréversible. Profondément touchant, le livret rassemble avec fluidité des thématiques fortes telles que la peur de l’oubli, la disparition de la mémoire et la perte de l’autonomie.

Sur le plan musical, Matthew Aucoin en fait un conte de fées qui aurait pris une tournure plus noire. Des abymes incommensurables jalonnent cette partition de la fuite et de la disparition annoncée, magnifiée d’une orchestration sophistiquée, répartissant efficacité et relief. Le chant et l’orchestre, relativement indépendants, trouvent leur point de contact dans un emboîtement arithmétique. Les pages circonstancielles, les danses franches ou les terminaisons nerveuses nourrissent une structure qui sonne dans l’absolu et disperse les repères temporels. La musique cherche à faire le point sur l’acquis, et réussit sublimement à s’en éloigner, toujours. Le compositeur a écrit sur l’impossibilité d’atteindre l’imaginable. La tension est sourde, comme dans la scène charnière où Eurydice suit Orphée aux Enfers, l’empreinte tonale est volage. Matthew Aucoin a brodé de fil d’or les mécanismes de la mémoire, jusqu’à faire parler le père d’Eurydice à l’orée de sa mort définitive, comme s’il avait perdu à jamais la faculté de chanter. Orphée est divisé entre un registre de baryton pour l’homme d’amour (Joshua Hopkins, charmeur et ferme, vaillant et grandiose) et un registre de contre-ténor pour l’homme d’art (Jakub Józef Orliński, soutenu et toujours égal), qui fusionnent en des lignes d’éternité. Dans la fosse, Yannick Nézet-Séguin sert l’accrétion de la musique sur un plateau gourmet, attentif à la continuité de ce que le miroitant Met Opera Orchestra en restitue délicatement. Les pages chorales se parent par ailleurs d’une retenue touchante de la part des équipes du Met.

Nathan Berg dessine le puzzle unifié d’un père prévenant et perdu à son sort, pour qui la lettre est le seul moyen de communication le libérant mentalement de sa condition. Rayonnant, romanesque et vulnérable, il amène ce personnage inédit sur les Champs-Élysées de l’indispensable. Barry Banks perçoit son rôle d’Hadès à la lumière du bel canto, par la procréation des contre-si et des contre-ut, qu’il lance sans défaillir. Sympathie et nonchalance dopent une incarnation du diable qui hissent les lignes à des altitudes maléfiques et vertigineuses. Si les trois Pierres de Stacey Tappan, Ronnita Miller, et Chad Shelton respirent d’exemplarité, c’est Erin Morley qui ne peut être que couronnée de superlatifs. Son Eurydice n’a pas de temps mort de théâtre, et encore moins de perfection vocale. Elle sidère de plénitude d’émission, de placement et de densité. Elle répond par le chant à la douleur qui frappe la tempe de son personnage. Inoubliable, elle place la brique manquante entre les lignes de plateau et les lignes de fosse.

Enfin, la cinquième mise en scène de Mary Zimmerman au Metropolitan Opera fait mouche par la gravité de son regard, même dans les passages moins âpres. Les décors allant à l’essentiel et les visions oniriques (un ascenseur envahi par la pluie, une piste de danse qui se vide de ses membres, la douche représentant la rivière de l’oubli) sont exactement ce qu’il fallait à l’univers de cette Eurydice, mue par la beauté de la mémoire.

Thibault Vicq
(Pathé Wepler, 4 décembre 2021)

Eurydice, de Matthew Aucoin (musique) et Sarah Ruhl (livret), au Metropolitan Opera (New York) jusqu’au 16 décembre 2021

N.B. : le rôle d’Orpheus’ Double sera interprété par John Holiday les 11 et 16 décembre, la production sera dirigée par Daniela Candillari le 8 décembre

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