Streaming : Sonya Yoncheva en apesanteur pour son récital Met Stars Live in Concert

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Pendant sa longue fermeture jusqu’à la fin de la saison 20-21, le Metropolitan Opera de New York poursuit sa série de concerts en ligne Met Stars Live in Concert, débutée en juillet 2020 avec Jonas Kaufmann et Helmut Deutsch. Les célébrités se succèdent dans des lieux remarquables, à l’instar de Sonya Yoncheva et du pianiste Julien Quentin, qui se produisent depuis la bibliothèque de l’abbaye de Schussenried, en Allemagne. Le programme balaye toute l’étendue de ce que la soprano bulgare sait faire de mieux, à savoir insuffler intériorité et théâtralité à des rôles très différents.

Elle ouvre le bal avec Verdi : d’abord Aïda (en attendant en principe une prise de rôle à Vérone en juin prochain), de failles et de fureur contenue, faisant germer les incertitudes de l’esclave éthopienne, et téléportant l’esprit sur une scène ; puis Leonora du Trouvère, dans un « Tacea la notte placida ... Di tale amor » d’une noblesse sans limites, où l’enjeu prime sur le jeu et où la symbiose avec Julien Quentin se fait sentir. Ce dernier amorce des tourbillons, fait du « rentre-dedans » ou alterne poids et articulation en un kaléidoscope de saveurs musicales.

Sonya Yoncheva injecte ensuite une réminiscence de ses débuts « OMG » en Mimì à New York en novembre 2014, dans « Donde lieta uscì ». Elle expire dans un idéal onirique de l’art, longue en phrase, gagnant l’intime, tandis que son partenaire évapore le toucher dans les méandres de la maladie. Si sa Butterfly semble initialement plus « standard » dans son exécution, c’est quand les pensées commencent à se séparer des paroles que le charme opère. Le moment Puccini est complété par un extrait de Le Villi, dans lequel elle éparpille au sol des roses rouges comme elle pose ses appuis vocaux, avec simplicité et légèreté, tout en s’émancipant de ce dont elle se déleste.

La Chanson à la lune de Rusalka rend magnifiquement compte de la distance entre la princesse et l’astre d’espoir. La chanteuse sert l’éloignement physique par un appel presque désespéré mais incroyablement affirmé, et la proximité spirituelle d’une prière en dialogue avec soi dans le deuxième couplet. Les teintes aquarelle s’étendent dans les courants majestueux que Julien Quentin déploie avec magie dans toutes les directions. Cette plongée sublime n’est pas la dernière car le quart d’heure baroque qui se profile ensuite constitue le sommet de la soirée, notamment grâce une mort de Didon (tirée de l’opus de Purcell) sur un timbre texturé jusque des extraordinaire graves gutturaux. Le cadre est là, l’affranchissement des règles aussi, tandis que l’horizontalité stupéfiante du piano donne tout le loisir à la soprane de construire la longueur de la lamentation sans faire résonner individuellement les notes. Si elle a l’intention d’un « Lascia ch’io pianga » (Rinaldo de Händel) plus étincelant, elle ne délaisse pas pour autant la vulnérabilité sourde. Le rubato filé et la mezza voce filent le parfait amour.

La star bulgare change par surprise de visage avec la lumière candide du rôle de Thaïs, accompagnée de détonations avisées de Julien Quentin. En revanche, on la sent encore plus à sa place en Manon (« Adieu, notre petite table »). Sur le phare pianistique la remettant périodiquement sur le chemin de ses affects et de ses doutes, elle ne perd jamais en épaisseur. L’habanera de Carmen est quant à elle une séance d’hypnose dans laquelle les empreintes du premier temps de chaque mesure préparent le suspens séducteur des troisième et quatrième temps dans la partie de piano, dont Sonya Yoncheva tire profit pour prendre littéralement possession des auditeurs ! « L’amour nous unit tous », dit-elle de sa voix (parlée) sucrée, avant de conclure ce concert par un Hymne à l’amour marqué par la passion du texte et du storytelling instrumental. En période de pandémie, c’est sans doute cela qui fait tenir : continuer à raconter les histoires pour qu’elles soient encore plus belles demain.

Thibault Vicq
(metopera.org, 27 février 2021)

Récital disponible en streaming sur le site du Metropolitan Opera (au tarif de 20$) jusqu’au 12 mars 2021

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