Sonya Yoncheva dans la Bohème au Metropolitan Opera de New York

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La salle frémit en voyant Peter Gelb, le General Manager du Metropolitan Opera, s’avancer sur la scène – chose rarissime ! – alors que le public attendait Riccardo Frizza dans la fosse. On craignait le pire et l’on apprenait que Ramon Vargas était indisposé. Fort heureusement, quelques heures avant le début du spectacle, on avait réussi à mettre Bryan Hymel dans un avion partant de Chicago : la fête ne sera donc pas trop gâchée. Et au passage, Peter Gelb en profitait pour informer le public que Sonya Yoncheva chantait Mimi pour la première fois ce soir, rajoutant comme pour excuser d’avance une performance insuffisante, que la soprano venait d’accoucher cinq semaines auparavant – déclenchant  alors dans la salle un “awwwww” très américain (si vous ne voyez pas à quoi je fais allusion, traduisez par “oh comme c’est mignon”). Le Met demandait clairement à son public d’être indulgent ce soir-là et l’on s’attendait, un peu las, à une Bohème peu mémorable. Jusqu’à ce que Sonya Yoncheva pousse la porte en bois de la chambre parisienne de Rodolfo.          

À partir de cet instant, on a compris que la soirée allait être exceptionnelle. Si Sonya Yoncheva n’avait pas paru très à l’aise en Gilda l’année dernière pour ses débuts au Met – peu aidée, il est vrai, par une mise en scène dans laquelle elle ne se sentait vraisemblablement pas à l’aise –, il suffit de la voir entrer en scène chancelante et toussant, d’une faiblesse poignante pour oublier la prudence du directeur du Met (qui de toute évidence ne s’était pas rendu à la répétition générale). Nous découvrions déjàsur scène, dès son entrée, une Mimi troublante de vérité. Puis vint justement « Mi chiamano Mimi», magnifiquement exécuté, d’une retenue poignante, aux nuances sensibles. L’an dernier dans l’immense salle du Met, la voix de Sonya Yoncheva semblait se perdre un peu ; ce soir-là,c’est chaque mur qui en résonne et l’immense théâtre se retrouvait enveloppé par son timbre : on en oubliait alors presque son égalité parfaite dans tout le registre, les legatos parfaitement collés à l’orchestre, venant par vagues, balayer d’émotion un public béat. On oubliait tout ; tout était simplement beau. On ne trouvera rien à redire de cette performance parfaite, poignante à chaque instant, de cette interprétation sensible, complexe, et pleine d’intelligence du personnage de Mimi.

À compter de ce moment magique donc, Sonya Yoncheva portait la soirée et son énergie se communiquait à ses partenaires de scène –eux aussi, d’ailleurs, paraissant d’abord surpris de l’intensité de la Mimi de Yoncheva. Bryan Hymel, qui heureusement faisait partie de la première distribution au mois de septembre, s’en sort fort bien et forme un duo très convaincant avec la soprano, malgré la fatigue du voyage et un coup de froid que l’on devine à ses graves hésitants, voire pas toujours justes notamment au premier acte. David Bizic, également une tête relativement nouvelle au Met, se révèle un Marcello sobre mais plein d’autorité, s’inscrivant avec justesse en opposition à l’interprétation plus légère du personnage de Rodolfo par Hymel. Plus généralement, on pourra dire que les quatre bohèmes forment un groupe qui fonctionne très bien : les scènes comiques du premier et du dernier acte, hilarantes, ne rendent que plus tragique le dénouement. Alessio Arduini en Schaunard était particulièrement à l’aise pour sa première apparition sur les planches du Met et fit beaucoup rire. Son chant, tout aussi remarquable que son jeu, ne faisait néanmoins pas d’ombre à Matthew Rose, dont le « Vecchia zimarra, senti », particulièrement profond, remportait à juste titre un tonnerre d’applaudissements. Seul ombre au tableau – et encore, si l’on doit en trouver une – la Musetta de Myrtò Papatanasiu dont le « Quando men vo » un peu criard a un brin déçu. Qu’importe.

On ne présente plus la mise en scène de Franco Zeffirelli, qui même après trois décennies se fait systématiquement ovationner par le public du Met au lever de rideau du deuxième et troisième acte. Très critiquée pour son opulence et son classicisme, on lui oublie souvent une qualité majeure : le fait que les chanteurs y soient parfaitement à l’aise tant le texte et la direction des acteurs sont en adéquation, mais aussi tant les décors parviennent à renvoyer les voix vers la salle –une sorte de miracle, tant ces derniers sont colossaux et la scène profonde. On ne se lasse pas de ce deuxième acte aux rues parisiennes plus vraies que nature où s’agitent plusieurs centaines de figurants au milieu du chœur, cet acte qui représente à lui seul une époque heureusement ou malheureusement – je ne prendrais pas le risque de choisir, je vous en laisse le soin – bien révolue : celle du « grand opera».

Cette Bohème se finit comme toute Bohème exceptionnelle s’achève, avec une partie de la salle en larmes, une ovation et un public abasourdi quittant l’opéra chancelant, voire à regret. Il faudra donc revenir.

Thibault Courtois

La Bohème, Metropolitan Opera, 14 novembre 2014

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