Salomé à l’Opernhaus Zurich : le retour de l’apothéose

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Salomé, Opernhaus Zürich ; © Paul Leclaire

À partir de mars 2020, on pouvait être tenté de dire que « l’opéra, c’était mieux avant »… Ce n’est pas l’Opernhaus Zûrich qui pourra dire le contraire, lui qui avait avait dû ruser pour faire chanter des distributions vocales avec un orchestre et un chœur situés à un kilomètre de la salle, via un dispositif de retour son en temps réel, afin d’éviter les concentrations de « foule ». La première de Salomé, ce dimanche, inaugurait la nouvelle saison lyrique et le retour à la « vie normale », avec un public non-distancié, et surtout des musiciens en fosse. La production était diffusée gratuitement en direct sur Iinternet, mais aussi sur la Sechseläutenplatz, devant le Théâtre, pour plusieurs milliers de personnes venues vivre simultanément les émotions de la salle. Le verdict est sans appel : cette Salomé s’impose comme un des chocs opératiques de l’année 2021 !


Salomé, Opernhaus Zürich ; © Paul Leclaire

Le metteur en scène (et directeur de la maison) Andreas Homoki se sert d’un vernis esthétique pop pour plonger dans la vérité du théâtre du corps. Il privilégie le mouvement concret à l’explication psychologique, le but n’étant pas de comprendre les personnages, mais de les visualiser en action dans un réalisme saisissant. Car le mouvement est partout : dans les rotations des très beaux décors fluo de Hartmut Meyer, dans la mise en scène que les personnages se font d’eux-mêmes, et évidemment dans la danse des sept voiles. Il se passe d’ailleurs beaucoup de choses dans ce segment : Salomé est absente pendant plusieurs dizaines de secondes, Hérode imagine alors qu’elle l’a dupé ; puis la princesse enlève un à un ses jupons, avant de s’ « absenter » hors de scène avec le roi, sous les yeux médusés d’Hérodiade ; celle-ci succombe pendant ce temps aux charmes de Iokanaan, tout en faisant mine de le rejeter ; au retour de Salomé, c’est Hérode qui effeuille ce qui reste de la tenue de la « danseuse », jusqu’à sa culotte rose, satisfait de ne plus rien à avoir à ôter sous sa nuisette. Hérodiade est une femme vénale, égoïste, qui ne prend la défense de sa fille que pour contredire son mari. Iokanaan ne trouve à exprimer son attirance envers Salomé que par le sexe cru, plutôt que par un regard ou un baiser. Salomé fait l’expérience de sa liberté et de son émancipation sur ce ring incliné en forme de lune gibbeuse, qui constitue le pivot de la scénographie. Andreas Homoki ne figure pas un désir facile et immédiat ; il marque les tâtonnements, l’insécurité du geste, et c’est passionnant !


Salomé, Opernhaus Zürich ; © Paul Leclaire

La lecture ne serait pas aussi éblouissante sans une distribution qui la serve sur un plateau d’argent. Elena Stikhina, déjà détentrice exceptionnelle du rôle-titre cette année au Teatro alla Scala, renouvelle l’exploit du sublime. Salomé se lance des défis, questionne sa pureté, découvre ses charmes, retourne le contrôle qu’elle subit contre la société. La voix a toujours une longueur d’avance sur ce qu’elle dit, la densité du son est immédiate est pérenne, l’incarnation recueille tous les suffrages. L’Hérode de Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, déjà fort approuvé à l’Opéra national du Rhin en 2017, ne recule devant rien, de la prosodie filée aux aigus éclatants et acérés. Son désir désespéré pour Salomé transpire brillamment dans les moindres consonnes et changements de notes. Michaela Schuster campe une Hérodiade suiveuse et attachée aux apparences, à travers une incroyable puissance vocale dévoilant à demi-mots ses vengeances personnelles contre la vie. Le stupéfiant baryton-basse Kostas Smoriginas interprète un Iokanaan animal, une âme sombre et désabusée qui se fatigue physiquement à répéter ses vérités religieuses autoproclamées. Un Narraboth de luxe se fait aussi entendre, grâce à la précision et à la musicalité de Mauro Peter.

La direction cosmique de Simone Young constitue la dernière pièce maîtresse de ce jeu gagnant. Elle mène de front des nappes engloutissantes et des lignes mélodiques émergentes ou fuyantes par une Philharmonia Zürich superlative chez tous les pupitres. La musique narre de façon omnisciente, raye et s’efface au profit des personnages, mais a toujours le dernier mot sur les vivants. La cheffe tient les rênes du glissement dramaturgique et se permet une intensité straussienne monumentale, éprouvée par le spectateur encore plusieurs heures après la représentation.

En sortant du Théâtre, on entend la suite des applaudissements sur la Sechseläutenplatz, car la distribution salue à présent sur la terrasse du bâtiment. Si vous vous demandez comment se porte l’Opernhaus Zürich, on ne peut clairement plus dire que ce s’y passe, « c’était mieux avant » !

Thibault Vicq
(Zurich, 12 septembre 2021)

Salomé, de Richard Strauss, à l’Opernhaus Zürich jusqu’au 17 octobre 2021

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