Puissant clap de fin au Teatro Real pour la Tétralogie de Carsen et Heras-Casado

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Quand la quasi-totalité des opéras européens étaient fermés début 2021, l’irréductible Teatro Real de Madrid présentait Siegfried – Joan Matabosch, le directeur artistique de la maison, nous en parlait en interview –, dans la suite logique de son Or du Rhin de 2019 et de sa Walkyrie de 2020. Le Crépuscule des dieux est venu, et c’est à la toute dernière représentation de l’œuvre conclusive de la Tétralogie qu’il nous a été donné d’assister.


Siegfried enveloppé dans le drapeau ukrainien (Teatro Real)

La production de Robert Carsen n’est pas nouvelle : créée à l’Oper Köln au début des années 2000, puis reprise au Gran Teatre del Liceu (où l’avait vue notre collègue conquis), elle alterne avec succès extérieurs altérés par la destruction de la nature et cossus intérieurs prompts aux bassesses de dirigeants à tendance fasciste. L’entièreté du spectacle est fidèle à la narration en longs portraits musicaux, et se termine par une magnifique libération de Brünnhilde par une pluie apaisant sur le feu qui la cerne. L’imagerie nette des scènes, ajustée par les magnifiques lumières de Manfred Voss, soutient le découpage presque cinématographique de Wagner et le passage d’un monde à l’autre : celui, désert et subi, des populations (ferraille, plan incliné), et celui, protégé, de décideurs fous de leur nation supposée (feu de cheminée, briques de bunker, sol plat). L’écho de cette zone de guerre avec l’actualité s’est matérialisé à la surprise générale au troisième acte, lorsque le corps inerte de Siegfried est arrivé recouvert du drapeau ukrainien, sans discours, sans effet dramatique. Il s’agissait du plus bel hommage que le Teatro Real puisse faire aux victimes d’un certain pouvoir obsédé par la quête de l’anneau du Nibelung au XXIe siècle…

Pablo Heras-Casado peut clouer le bec à ceux qui diraient que le Ring n’est qu’un festival de cuivres. Évidemment, un Ring sans cuivres serait un non-sens, mais ce sont surtout les façons multiples dont ces cuivres se positionnent vis-à-vis des autres instruments au sein des textures, qui rendent les épithètes de leurs interventions si passionnantes à définir. Il suffit que les percussions frappent à la porte du paradis ou que les cordes chaussent leurs rangers dans l’aridité ou la boue que le chef taille entre les pupitres pour que le souffle soit à l’oreille vainqueur ou interrogateur. L’Orquesta Titular del Teatro Real brille d’or et de joyaux dans cette direction qui habille les chromatismes et dresse un mille-feuilles d’articulations disjointes. Il se pose en gardien d’un rêve choral aux pianissimi irradiants, aux coulées de miel des fleurs les plus parfumées, voire aux notes de fond et de tête d’un parfum évolutif. Pablo Heras-Casado consolide la défense en peau de requin, et l’attaque en tonnerre tranchant, ne s’opposant jamais à un cœur onctueux et acidulé de fruit de la passion. À ce titre, il libère les énergies cinétique et potentielle des accords, menant les lignes supérieures sur un sentier expressif et enfonçant progressivement le corps inférieur dans une fusion consolidée. Le crépuscule se joue dans la division des teintes lumineuses plutôt que dans la transition vers la nuit, et c’est fantastique.

Tous les chanteurs, quelle que soit l’étendue de leur rôle, s’attèlent à la tâche avec dévouement et talent. Nous ne présentons plus Andreas Schager, wagnérien émérite des plus grandes scènes, dont le Siegfried en très grande forme se présente davantage comme un héros de valeurs que comme un héros d’intellect. Le ténor remet le personnage dans un contexte de naïveté, aidé de sa voix souple qui, même à certains moments serrés dans les aigus, domine une ligne d’un grande fluidité. Au contraire, la Brünnhilde de Ricarda Merbeth chante l’amour à hauteur d’idée philosophique, telle une brique dans un raisonnement plus rationnel, que la phrase développe en sculptures joliment croissantes. Au contact de Waltraute – Michaela Schuster, sanguine et directe dans l’entrelacs des relations familiales –, elle ouvre un feu follet d’énergie compacte, qui se diffuse en détonation de théâtralité vocale au II. Le dernier acte l’érige en une allégorie de la liberté qui ne peut s’émanciper que par le sacrifice : de femme aimante, elle est passée représentante de l’humanité. La voix s’élargit et culmine, sublime. La malhonnêteté insondable de Hagen est servie par un Stephen Milling bien portant, à la patine délibérée pour mieux coller aux traits psychologiques antithétiques de brutalité et de fragilité, voire du regret de l’ambition. Lauri Vasar est un Gunther au profil de mante religieuse, qui observe l’interlocuteur pour mieux s’en nourrir, aidé d’une émission intacte de précision. Amanda Majeski saisit l’essence même de Gutrune en traduisant l’authenticité et l’espoir de ses actes. Son fil d’eau de source régénère également l’une des Nornes, aux côtés de la matière porteuse de message de Kai Rüütel et Claudia Huckle. Cette dernière forme sertit par ailleurs superbement la gravure des Filles du Rhin avec Elisabeth Bailey et María Miró. Enfin, l’excellence du Coro Titular del Teatro Real et la perversité radicale de Martin Winkler en Alberich achèvent d’emporter l’adhésion. À quand la prochaine Tétralogie au Teatro Real ?

Thibault Vicq
(Madrid, 27 février 2022)

© Javier del Real - Teatro Real

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