Opera Ballet Vlaanderen expérimente La Matière de Louis Andriessen

Xl_2627mat-productiebeeld-de-materie-phia-menard-_c_annemie-augustijns-obv-m5a9709 © Annemie Augustijns OBV

Opera Ballet Vlaanderen et son directeur artistique Jan Vandenhouwe ne font jamais les choses comme tout le monde – on ne répétera jamais assez leur détermination à présenter l’éruptif SANCTA en avril dernier ! Leur saison 26-27 « À la flamande » s’ouvre sur un nom très peu connu des francophones, alors qu’il s’agit du plus grand compositeur néerlandais des siècles récents : Louis Andriessen (1939-2021). Lorsque cet ancien élève de Luciano Berio écrit De Materie (« La Matière ») en 1980 pour le Holland Festival et le Nederlandse Opera, il n’a pas envie de se soumettre à l’exercice des amours troublées ou de l’honneur meurtri. À la place, il gravite autour d’un concept central (annoncé par son titre), qu’il décline en variations philosophiques, scientifiques et artistiques, au cours de quatre grandes parties sollicitant des figures et événements des Pays-Bas, dans un livret rédigé en collaboration avec Bob Wilson – aussi metteur en scène à la création. Sous la fédération d’idées de Phia Ménard en 2026, cet essai en musique confirme son importance et permet de repenser notre rapport au spectacle vivant.

La matière est celle que l’on touche, débat, théorise ; elle raccroche au monde sensible ou à la rationalité. De Materie convoque la déclaration d’indépendance des Pays Bas en 1581, les chantiers navals, l’atome tel que perçu au XVIIe (Gorlaeus) et au XXe (Marie Curie), la spiritualité mystique au XIIIe (Hadewijch), la peinture abstraite (Piet Mondrian), la recherche théosophique au XXe (Mathieu Schoenmaekers), la perte de l‘être cher (Marie Curie), mais il n’y a derrière que la notion de perception de la métamorphose. Quand il y a beaucoup d’ingrédients, on peut soit tous les prendre en compte individuellement soit les laisser coexister au sein d’une entité plus large. Phia Ménard fait les deux, puisqu’elle prend le titre de l’œuvre au pied de la lettre : il n’est question que de transformation des ressources ou de la pensée, que de relais de générations, que de courants qui font avancer l’Histoire pour continuer à la raconter aujourd’hui. La plasticienne, chorégraphe et metteuse en scène synthétise toutes les données dans un décor blanc malléable qui éprouve les forces, les tensions et les couleurs. Des lattes s‘extraient du sol, sont tordues pour former une coque de bateau, surélevées pour figurer la voûte d’une église, mises en position verticale pour reconstituer les lignes d’un tableau de Mondrian (entre des carrés colorés). Vient enfin le règne d’un anneau avec son axe de rotation et ses jeux de lumière. Le récit du geste et du corps complète la stupéfaction du visuel. L’humain, son influence et ses logiques de regroupement apparaissent dans des mouvements célébrant aussi bien l’effort que l’empathie. Phia Ménard livre une hallucinante encyclopédie de petits riens qui, grâce à la noblesse de leur traitement, imposent un rythme et une substance continue, d’une époustouflante unité.

De Materie - Opera Ballet Vlaanderen (2026)
De Materie - Opera Ballet Vlaanderen (2026) (c) Annemie Augustijns OBV

Elle suit évidemment en outre la trame musicale, complément fonctionnel et opérationnel, mais également partie intégrante de ce chaos organisé. En introduction, 144 coups assénés par l’orchestre, puis des sons du travail ouvrier ou de la révolte, l’élan enragé, des rêveries flottantes, une dévotion instrumentale, des corps quantiques qui se retrouvent un frénétique boogie woogie, des accords métalliques et leurs cliquetis résonnant, la tournure de notes d’une plaie béante. Louis Andriessen restitue un précis de ce qu’il veut éviter à l’opéra, de façon à obtenir une forme unique. Bas Wiegers reste attentif à en partager les moindres détails, à étirer ce catalogue d’inventions sonores irréelles jusqu’à l’anéantissement ou à l’apaisement. La matière est vivante aussi dans les timbres synthétiques, amplifiés ou surhumains de la fosse, que le Symfonisch Orkest Opera Ballet Vlaanderen (malgré des changements parfois manquant de netteté dans le II) et Ictus affinent sans cesse. Le ballet du III inspire à Antonio de Rosa, Mattia Russo et KOR’SIA une exaltation du stop and go par angles droits, à la frontière entre virus de la danse à la contagion bienvenue et rétablissement progressif des capacités de solidarité humaine.

En Gorlaeus, Elmar Gilbertsson utilise ses aigus comme base de lancement de ses phrases jusqu’à l’horizon. Katrien Baerts se laisse trop posséder par le personnage de Hadewijch, et en perd le placement et la direction. Le rôle parlé de Marie Curie sied à la bouleversante Lies Pauwels, au verbe puissant. La prestation virtuose du Koor Opera Ballet Vlaanderen est quant à elle à marquer au fer rouge pour sa pertinence sagace.

Il faut accepter de se laisser aspirer par l’expérience De Materie, pour en ressortir sonné et apaisé, et confiant qu’un spectacle peut prendre aux tripes sans en maîtriser tous les enjeux...

Thibault Vicq
(Anvers, 17 septembre 2026)

La Matière(De Materie), de Louis Andriessen, avec Opera Ballet Vlaanderen (Anvers) jusqu’au 27 septembre 2026
 

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