© Mayra Wallraff
SANCTA n’est pas un oratorio. C’est encore moins un opéra. Est-ce du théâtre musical ? Nous dirions plutôt de la « performance musicale ». En fait, nous n’avons jamais vu de spectacle de ce type dans une maison lyrique ! Depuis quelques années déjà, Florentina Holzinger investit les plateaux de théâtre pour des œuvres qui mettent le spectateur nez à nez avec l’immontrable dans des espaces ouverts à tous les excès de jeu, de vie et de décors. Formée au ballet, elle imagine des soirées qui mettent le corps de ses interprètes (et le sien) à dure épreuve. La chorégraphie se transforme en une écriture dramaturgique du geste, qui prend le public à partie par la crudité de la représentation. Avec SANCTA, qu’elle a créée en 2024 à Stuttgart (avec son lot de malaises dans la salle) et avec laquelle elle fait actuellement étape à Anvers, elle est entrée dans une nouvelle dimension. En intégrant – car il s’agit bien d‘une démarche d’inclusion – les moyens artistiques (et financiers) de l’opéra, elle propose une version « augmentée » de son travail, où toutes les interprètes visibles sur scène, les techniciens et le Symfonisch Orkest Opera Ballet Vlaanderen semblent avoir fait corps sous un même drapeau convaincu, sous un même défi partagé, corps et âme.
Ce projet n’est en effet pas de ceux qui souffrent la demi-mesure. Tout part des vingt-cinq minutes de Sancta Susanna de Hindemith, au cours de laquelle une religieuse découvre le désir. Sur un mur d’escalade ou sur le sol blanc, les pensées lubriques interdites de la sœur envahissent le plateau de Florentina Holzinger au son des coïts lesbiens en direct. La mécanique scénique est implacable, entre l’évocation d’une ancienne pensionnaire du couvent emmurée, et le choc constant entre souffrance et plaisir. L’intensité passe par la frontalité des mouvements et de leur accumulation. Si les productions peuvent généralement choisir de contourner le sujet, le rendre plus « acceptable », ici, la recherche de l’organique n’aura jamais été aussi littérale et claire.
Quand s’achève Sancta Susanna, que peut-il bien se passer pendant les plus de deux heures dix restantes ? C’est là que commence la grand-messe de Florentina Holzinger, lancée par un Christ vapoteur qui déboule en salle. Le Kyrie de la Messe en si de Bach amorce les festivités, puis les numéros « liturgiques » – issus la liturgie de la messe catholique : Sanctus, Benedictus, Agnus dei… – s’enchaînent, entre comédie musicale, répertoire choral, compositions contemporaines, metal et techno, que quelques digressions (toujours religieuses) entrecoupent.

Sancta - Opera Ballet Vlaanderen (2026) (c) Mayra Wallraff
Nous en revenons donc à la fabuleuse confiance qui transparaît entre l’ensemble des artisans de SANCTA. La performance physique y est surhumaine, et l’exigence technique, magnifiée, au service d’une imagerie radicale au service de son propos. Il faut certes avoir le cœur bien accroché pour soutenir le regard devant des corps malmenés par les incisions, les piercings, les pluies sur des prises d’escalade glissantes, ou juste la déformation de l’effort. Florentina Holzinger appose les formes et crée une sorte d’inconfort pour le spectateur habitué aux « codes » de l’opéra (et peut-être aussi pour celui qui ne le connaît pas), puisqu’ici il n’y en a plus aucun. Pourtant, en ces terres inédites, les symboles utilisés proviennent de la peinture religieuse ou des « rituels » judéo-chrétiens conscients ou inconscients, et l’artiste autrichienne nous accompagne en permanence dans son voyage pictural et physique. Elle conçoit un safe space de la présence et du regard, où l’orchestre et le chœur ne sont pas utilisés comme des « jouets » de création, mais bien comme des moteurs d’amplification scénique, avec son propre langage théâtral. Il en ressort une vraie joie de partage au plateau, d’être ensemble, de soutien collectif, jusque dans l’imagerie la plus trash : l’objectif n’est pas de malmener le public, sinon de lui faire ressentir l’extrême spectre des émotions en ne l’abandonnant jamais.
La multiplicité des tableaux implique aussi leur efficacité inégale. L’intervention comique de Jésus après la fin de Sancta Susanna met un peu de temps avant de trouver son rythme de croisière, et quelques scènes de « témoignages » des performeuses, en dépit de leur intérêt émotionnel, a du mal à se placer dans la logique narrative. Nous pourrions peut-être en dire autant des scènes de musique « acoustique » (qui justifient la programmation de SANCTA dans un opéra), trahissant parfois une petite baisse de régime dans l’avancée du propos. La cheffe Marit Strindlund, en revanche, dans ses parcelles discontinues de musique, instaure une continuité de velours, aussi bien dans la tension sexuelle de Sancta Susanna que dans la pêche d’enfer de Cole Porter. À chaque fois que son geste est sollicité, l’atmosphère sonore devient jardin féerique où l’harmonie transcende l’histoire intérieure et où le théâtre transpire de fête. Le Symfonisch Orkest Opera Ballet Vlaanderen redouble d’écoute et d’attention, au même titre que le chœur (féminin) de la maison, dont les textures rebondissent en miroir et se mélangent en s’élevant. Sancta Susanna de mansuétude, Cornelia Zink a le sourire et la fantaisie ancrées dans la voix tout au long de la représentation. Nous avons également apprécié la douceur de ligne d’Emma Rothmann, au goût de récit, et la dévotion d’Andrea Baker (bien que cette dernière en délaisse son placement), qui par leur adhésion au projet et à celle de toutes les équipes ayant collaboré en cette veille de Pâques (!) et les semaines précédentes, ont donné un nouveau sens à l' « art total ».
Thibault Vicq
(Anvers, 4 avril 2026)

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