Olga Peretyatko éveille la berceuse au Verbier Festival

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Malgré des changements de programme récents, la 28e édition du Verbier Festival aura pu accueillir comme prévu Olga Peretyatko pour son récital « Summertime », en compagnie du pianiste Matthias Samuil. Elle y a repris une bonne partie de son album Songs for Maya, paru en mai et conçu pour la naissance de sa fille. Ce projet d’ « ethnomusicologie de la berceuse » a pris naissance avant le premier confinement, et l’enchaînement des événements l’a transformé en hommage à son bébé lorsque la soprano russe a appris sa grossesse au printemps 2020.

En huit langues, Olga Peretyatko emprunte à la fois l’ubac et l’adret de massifs musicaux qui auraient en commun une longueur de souffle vivifiante. Dans la noirceur, elle s’interdit les ombres ; dans la lumière, elle évite l’étalage de bonheur. Les phrases s’animent de leur propre existence, sans point de chute, car l’intérêt de cette forme réside dans la narration de l’instant et l’incarnation d’un personnage. La théâtralité au coin de la veilleuse impose un drame inné, comme chez Dvořák, où chaque note se forme de l’intérieur en des découpes vocales pareilles à une page déchirée que l’on reconstitue. Mozart lui sert d’écrin pour souligner plusieurs facettes de l’énonciation : le tuilage des discours direct et indirect éclaire la façon de raconter l’histoire au bord du lit. Dans le Wiegenlied im Sommer de Wolf, elle parle un langage des étoiles, un jeu de la mère souriante se remémorant les protagonistes qu’elle a été les soirs précédents. Le rare Estrela du Brésilien Alberto Pimenta emmène vers une théâtralité de l’attente, mise en valeur par la granulosité de graves magnétiques et un soutien de la phrase qui decrescende à l’envi dans la résonance du piano. Rachmaninov (Здесь хорошо et Не пой, красавица!, en particulier) est quant à lui le support d’une prononciation dont elle aurait ôté la dureté des consonnes, afin de revenir à la case départ de la tendresse infinie. En russe, la ligne de la soprano se déplace, trépigne, glisse, remplit les entre-notes. Si la Vocalise – de forte tirés et de piano fuyants – appelle quelques laisser-aller de justesse et de soutien, si Mendelssohn souffre d’une certaine dureté, elle ne tombe à aucun moment dans la tentation du « style du pays » ou du compositeur représenté. L’intensité sans esbroufe aide à la pleine conscience et à la maîtrise d’une voix au zénith. Les aigus célestes et suspendus sont de mise, et l’expérience de cette reine du bel canto n’est pas étrangère au succès de la soirée. Le goût du relais et de l’imminence du sommeil plonge la chanteuse dans une marmite d’imagination continue, où la liberté et l’élasticité ne deviennent aucunement synonymes de perte de contrôle.

Le balancement, rythmique ou mélodique – et ici parfaitement transmis dans le Summertime de Gershwin, en un glissement raisonné sur glace, et sur une émission nasale et tendre de la soprano –, renferme la clé de la réussite de ce programme. Non seulement la symbiose entre Olga Peretyatko et Matthias Samuil est totale, mais le pianiste ajoute aussi sa touche superlative à la construction des univers. Du flot ininterrompu de la phrase chez Wolf au paysage constellé d’étoiles sans surplus de brillance chez Wagner, il offre un panorama exhaustif de l’architecture narrative n’appartenant à aucun genre, de ce suspense faisant le sel de la comptine. Il rassemble une nuée d’éléments disjoints, certains captant l’attention dans des accents soudains et d’autres alimentant la fantaisie et le flux des paroles. À chaque fois qu’il effectue sciemment un micro-décalage entre la main gauche et la main droite sur le premier temps – une astuce exrpressive bien connue des pianistes –, l’effet n’en est que plus saisissant. Dans Frühlingsrauchen de Sinding, en solo, les deux mains sont un Jekyll et Hyde de la même œuvre : la première agrippe les notes de la mélodie une à une, et la seconde fait pavaner les îlots d’accompagnement, avant que tout ne s’échange. Olga Peretyatko l’annonce d’ailleurs avant ce titre : « He is a fantastic pianist ». On ne peut qu’aller dans son sens, ce que les deux bis saillants – l’air Dulcamara-Adina de L’Élixir d’amour avec le baryton Grigory Shkapura (le mari de la soprano) et Je veux vivre (Roméo et Juliette de Gounod) – corroborent.

Thibault Vicq
(Verbier, 19 juillet 2021)

Crédit photo © Lucien Grandjean

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