Maître Péronilla au Théâtre des Champs-Élysées, ou le bonheur offenbachien

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Maître Péronilla d’Offenbach n’aura pas percé bien au-delà de ses cinquante représentations aux Bouffes Parisiens en 1878. La concurrence avec Charles Lecoq était rude, et le format plutôt singulier, à la lisière de l’opéra-comique (même s’il se définit comme un « opéra-bouffe en trois actes ») n’était pas du goût de tous. En réalité, le livret anonyme – attribué à Offenbach – a sans doute souffert de son incomplétude, pris entre bouffonneries et une partie « faites entrer l’accusée ». Le personnage de Péronilla, avocat reconverti en chocolatier, n’occupe d’ailleurs pas la place centrale de l’œuvre, contrairement à sa fille Manoëla, destinée à être mariée de force au vieil et laid Guardona pour assouvir la vengeance (un peu stérile) de Léona. Un stratagème est développé par Frimouskino et Ripardos pour que Manoëla s’unisse finalement religieusement à Alvarès, qu’elle aime d’un amour véritable (et réciproque). La jeune fille se retrouve donc bigame, avec un mari civil et un mari devant l’Église, situation qui se résoudra avec la révélation d’un contrat de mariage falsifié dès le départ.

L’Espagne plante le décor de cette amusante histoire, dont la musique utilise les moyens de projection géographique généralement de mise au XIXe siècle. On se régale de ce pastiche en castagnettes et sixtes napolitaines, aux harmonies subtiles et au rythme entraînant. La version de concert hébergée par le Théâtre des Champs-Élysées, marquant le début du Festival Palazzetto Bru Zane Paris 2019, est en outre une représentation de haute voltige, où l’excellence musicale tutoie la truculence théâtrale.

Ce serait une litote d’affirmer qu’aucune erreur de casting n’est à déplorer, le tout dans une diction impeccable. Le personnage central, Frimouskino, bénéficie de l’aura fraîche d’Antoinette Dennefeld (sortie tout juste de sa Carmen en réalité virtuelle à Dijon), comme un envol sacré. Le plaisir total d’écoute est dû à l’attendrissement et à la fragilité qu’il inspire, élargis à de vifs traits de caractère bien trempé que la voix illustre parfaitement dans un souffle et un soutien éloquents. Les aigus soyeux d’Anaïs Constans (Manoëla) s’incorporent à une ligne délicate en touches d’aquarelle douce-amère, malgré la petitesse du rôle (les autres personnages décidant à sa place…). Mais c’est en Alvarès que Chantal Santon-Jeffery montre le vaste registre dont elle est capable. La soprano écarte les nuages dans le premier acte pour faire entrevoir un jour empli de gaieté, avant d’entonner une somptueuse malagueña dans la seconde partie : des ralentis colorés éclosent, et la dynamique de chant ne cesse de se réinventer avec calme et tact. Véronique Gens campe une intense et fière Léona, « Espagnole née sous un soleil de feu », aux accès retentissants.

Chez les hommes aussi, la parole fait union charnelle avec la partition. Éric Huchet (qu’on a entendu cette saison dans La Périchole à Bordeaux et dans La Belle Hélène à Nancy) sait manier la langue et la communication non-verbale. Son Maître Péronilla admirablement croqué et chanté rayonne ainsi d’esprit. Le Ripardos de Tassis Christoyannis joue le jeu des ports de voix avec une maîtrise irrésistible, d’autant plus qu’il crée une continuité prestigieuse entre dialogues d’intermèdes parlés et prosodie musicale. Les seconds rôles s’acquittent aussi bien de la tâche : les pugnaces frères Vélasquez (Patrick Kabongo et Loïc Félix), l’impayable Guardona (François Piolino) et le Notaire dur d’oreille (Raphaël Brémard), pour ne citer qu’eux. Le Chœur de Radio France fait quant à lui son nid efficacement, massif et alerte, bien que quelques légers retards soient à signaler.

L’Orchestre National de France restitue avec brio les textures de pâte et de bulles imaginées par Markus Poschner, qui traite la musique d’Offenbach avec un respect édifiant. Les équilibres s’orientent hors des sentiers battus « thème-accompagnement » : on raffole de ces pizzicati denses et de cette joie toujours prête à basculer vers les larmes, on se délecte du spiccato nappant des solos d’une rare acuité. Le chef a toutefois la main parfois lourde sur les tutti, bâtis sur des bases quelque peu grassouillettes. Peut-être est-ce là le prix des confiseries madrilènes…

Thibault Vicq
(Paris, le 1er juin 2019)

Concert diffusé sur France Musique le dimanche 23 juin à 20h

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