L’Or du Rhin patauge à l’Opéra de Marseille

Xl_nik_3601_lowres_c__camille_rovera © Camille Rovera

Trente ans sans L'Or du Rhin à l’Opéra de Marseille… Il était temps d’y revenir ! Comme la Walkyrie de 2022 (et de 2007), c’est Charles Roubaud qui s’y colle, pour un résultat apathique. En général, un spectacle n’a jamais de mauvaises idées, mais seulement de mauvaises exécutions. Là, on aurait du mal à parler d’idées – à part la première scène dans une banque, où Alberich, technicien de surface, parvient à subtiliser des lingots d’or dans un coffre sous les yeux impuissants des trois salariées de la « Rheinbank », vaudeville de bas étage où le metteur en scène répète ad nauseam les mêmes mouvements –, et encore moins de bonne exécution. Le problème réside déjà dans un rythme inexistant, puis dans la caractérisation famélique des personnages. En même temps, laisser ces derniers fixes quasiment tout le temps n’aide clairement pas, d’une, à dépasser un premier degré d’un autre temps (et aux costumes fatals), et de deux, à éveiller le moindre intérêt. Ces dieux, ces nains, ces géants, dépourvus de substance, sont invisibilisés. Dans les vidéos de Julien Soulier, on consent encore à celles figurant des décors néo-Art déco, tant qu’elles sont fonctionnelles ; en revanche, les effets « fumée » et les transformations d’Alberich en dragon et crapaud sont d’un désolant aspect. Est-on en 2026 ?

La production était notamment très attendue pour les débuts wagnériens du directeur musical Michele Spotti, qui se contente d’un solfège de l’instant et d’une vision court-termiste du flux instrumental. Nullement aidé par un Orchestre de l’Opéra de Marseille pataud – cors aléatoires, violoncelles et contrebasses raides, chromatismes crasseux, sans parler du manque patent de conscience musicale et d’écoute dans la communication entre pupitres, ou d’un son dur qui prédomine –, il se débat dans des textures où tout s’emmêle sans mordant dans l’aplatissement, où trop peu circule et respire, où le discours en leitmotive perd en clarté. En fait, sa voix de chef manque : tâtonnante, discordante ou harmonieuse – liste d’adjectifs non-exhaustive –, elle aurait pu faire de son Or du Rhin un objet cohérent, moins concentré sur sa survie hétérogène permanente que sur son environnement ou son discours intrinsèque.

L'Or du Rhin - Opéra de Marseille (2026) (c) Camille Rovera
L'Or du Rhin - Opéra de Marseille (2026) (c) Camille Rovera

S’il y a quelque chose qu’on puisse saluer sur l’intégralité de la distribution, c’est bien la différence des registres de langage musical entre les personnages. Le premier Wagner de Marion Lebègue éclot en une superbe Fricka, la plus grande réussite vocale de la soirée par sa force de caractère et de prosodie, adoptant l’interprétation comme moyen d’émancipation ultime, dans une émission claire et éloquente. Un trimestre après le Hollandais volant du Vaisseau fantôme à l’Opéra Normandie Rouen, Alexandre Duhamel effectue une prise de rôle en Wotan dans le prologue de la Tétralogie. Contrairement au spectre maritime, son dieu s’exprime en verticalité plutôt qu’en horizontalité, si bien que l’articulation, en particulier des consonnes, prend le pas sur la musicalité de la ligne. Cette élégance affichée finit par produire un effet sévère et scolaire, peu enclin à la coopération avec les autres chanteurs et au jaillissement d’un affect humain, pourtant si important chez Wotan. Cornelia Oncioiu, poignante Erda, et Élodie Hache, Freia libérée et bien projetée, offrent un écrin de choix à des figures féminines fortes.

Le timbre séduisant de Patrick Bolleire façonne un Fasolt à l’ossature vocale bien esquissée, quoiqu’assez uniforme en nuances, tandis que Louis Morvan abuse de rusticité et de morcellement dans l’incarnation de Fafner. Marius Brenciu porte Mime vers un horizon trop implorant, aux inflexions savonneuses. Le souffle robuste et la verve théâtrale de Zoltán Nagy dans le chant ne résistent pas à une justesse défaillante et à une cassure des registres, qui empêchent à la phrase de se concentrer sur l’essentiel. Si Yoann Dubruque (Donner) semble un peu perdu dans ce répertoire, Samy Camps évolue avec une aisance énergique en Loge, dans un mélange varié entre solennité et artifice de bonimenteur sachant pousser loin l’instrument sans trop en perdre les attributs, bien que l’orchestre ne l’aide pas à soutenir les histoires qu’il souhaite raconter. Car voilà, les liens superficiels entre fosse et scène – deux composantes à peine abouties – et le plateau inégal atténuent les ambitions de cet Or du Rhin.

Thibault Vicq
(Marseille, 5 mai 2026)

L’Or du Rhin, de Richard Wagner, à l’Opéra de Marseille jusqu’au 13 mai 2026

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