Le Vaisseau fantôme à l’Opéra Normandie Rouen : la mémoire de l’eau

Xl_le_vaisseau_fant_me_-_op_ra_orchestre_normandie_rouen_4 © Caroline Doutre

L’eau croupie cache des drames que l’amour ne saurait panser seul. C’était notamment le cas dans le récent Vaisseau fantôme de Dmitri Tcherniakov à Bayreuth ; c’est également le parti de Marie-Ève Signeyrole à l’Opéra Orchestre Normandie Rouen, en coproduction avec l’Opéra national de Nancy-Lorraine (où le spectacle sera programmé début 2027). Le Hollandais volant, ici passeur de migrants, en a vu, sur son embarcation, des familles séparées, des humanités brisées, des tempêtes et des flots criminels pour des personnes décidées à fuir l’invivable.

L’ouverture frappe très fort, avec sa mise en situation filmique et scénique des tragédies que la mer engloutit : du roulis et des abysses, dans un sidérant manifeste de douleur, dénué de mots. Le personnage principal et son contexte sont bien posés. Sa présence fixe au manteau long, est source de tension, pour le public et pour les autres personnages, complices du silence des morts au large et celui des vivants, qui ont finalement pu se construire après avoir mené à bien leur traversée avec le Hollandais. Cette omerta se concrétise par la présence de corps qui ont péri, soit inanimés, soumis au trafic d’êtres humains, soit debout aux côtés du navigateur maudit, ressuscités par la pensée. Dans le spectacle, si l’amour consume – Erik insiste lourdement à être l’époux de Senta et en souffre autant qu’il la fait souffrir –, il sert aussi à la transcendance : Daland souhaite marier Senta au Hollandais davantage par la confiance qu’il lui inspire (et pour l’espoir d’un meilleur avenir pour Senta) que par appât du gain, et Senta souhaite rejoindre ses souvenirs et ses désirs par son rapprochement avec le Hollandais. Mais l’eau se souvient de tout, et sert de transition aux situations, dans un théâtre de la sensation. Comme à l’accoutumée, la maestria technique et visuelle de Marie-Ève Signeyrole emporte l’adhésion immédiate et suscite une certaine admiration. Et dans ce Vaisseau fantôme, l’émotion des non-dits remonte à la surface, par un jeu de transparence des décors. Le corps, lié à l’eau, est peut-être le véritable thème de la production, dans la continuité de l’amour. Et la présence, physique ou psychologique, écrit l’histoire.

Le Vaisseau fantôme - Opéra Orchestre Normandie Rouen (2026) (c) Caroline Doutre
Le Vaisseau fantôme - Opéra Orchestre Normandie Rouen (2026) (c) Caroline Doutre

Sous la mirifique baguette de Ben Glassberg, c’est aussi l’amour qui tire les ficelles. L’ouverture et les premières évocations de la malédiction s’esquissent autour des percussions et des basses. Le côté obscur, agressif et oppressif s’éprouve plutôt que le maillage interne de la partition. Lorsque Daland propose de marier sa fille au Hollandais, le squelette musical reste, mais l’harmonie commence à reprendre ses droits, à gagner en définition. Graduellement, et jusqu’au terme de la représentation, un élargissement du paysage sonore s’instaure, tel un macro-crescendo, et la complexité des tissus s’attise. Les tourbillons se précisent en profondeur, les rugissements instrumentaux gagnent en verticalité. La violence inouïe ne concerne plus uniquement les éléments ; elle s’étend à toutes les confrontations humaines, aux regrets, aux déceptions, et fait éclater un lyrisme exacerbé. Si cette lecture émeut autant, c’est par l’omniprésence d’âme dans tous les motifs qui sortent de la fosse, dont l’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen active avec beaucoup de substance les turbines hydrodynamiques, dans l’adhérence des cordes, l’énonciation intelligible des bois et la perméabilité des cuivres.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le chœur accentus / Opéra Normandie Rouen met les pieds dans le plat. Les grands ensembles s’entendent comme un choc des titans, dans l’effet émis comme dans l’expérience du son. Séparément, les hommes s’en tirent avec plus de liant que les femmes, aux départs et aux coupures plus brouillons. Parmi les seconds rôles, on peut compter sur la Mary charnue et énergique d’Héloïse Mas. Le sang-froid de spontanéité séduit chez Grigory Shkarupa, pour un Daland injonctif et implacable, quoique souvent trop en force. La prise de rôle d’Alexandre Duhamel en Hollandais (avant ses débuts en Wotan, à l’Opéra de Marseille en mai) s’attache au soutien de la ligne. De ce point de vue, le défi est largement relevé, la voix se développant horizontalement en énigmes convaincues, en longueur assez italienne, qui octroie une solide stabilité à l’interprétation. Cette audacieuse uniformité créée trouve peut-être ses limites dans le haut registre, plus tiré, moins juste, et aussi moins en phase avec son accroche de matière vocale. Le ténor Robert Lewis règne en maître sur une intensité de l’urgence. Les sérénades d’Erik pour Senta se colorent ainsi d’empressement émotionnel, à l’aide d’un impressionnant attirail de nuances et d’articulations musicales, qui garantit à chaque intervention un grand moment d’opéra. Silja Aalto égrène un caractère plus proche de celui du Hollandais, mais avec une palette expressive aussi large que celle d’Erik. La voix est étrangère au monde qu’elle habite. Elle forge le cristal d’une autre vérité, en pleine intégration aux flux de l’orchestre. Avec douceur, elle témoigne de son vécu torturé. Elle chante l’histoire du Hollandais comme une irréalité probable et ramène constamment au calme, dans le bouillonnement intérieur de ses sentiments. Les duos entre Senta et le Hollandais ne sont pas des dialogues, mais l’énonciation de deux positions de principe qui se rejoignent. Une prophétie se réalise. L’eau s’en souvenait, l’eau l’a révélée.

Thibault Vicq
(Rouen, 27 janvier 2026)

Le Vaisseau fantôme, de Richard Wagner :
- à l’Opéra Normandie Rouen jusqu’au 3 février 2026
- à l’Opéra national de Nancy-Lorraine en janvier-février 2027

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