Les tranches de vie d’Alcina à l’Opéra de Lille

Xl_252a9420 © Simon Gosselin

On peut parfois regretter que les mises en scène d’opéra parlent davantage à ceux qui connaissent déjà l’œuvre qu’à ceux qui la découvrent avec des yeux tout neufs. Par l’inversion des genres et la réécriture des liens entre personnages, cette captivante production d’Alcinaà l’Opéra de Lille en cette rentrée a tout pour énerver les puristes, et surtout pour attiser le côté sensible de chaque spectateur.

La magie ne passe plus par la sorcellerie, mais par une « sensualité » – entre la sexualité et l’amour – épanouie, perçue par Bradamante et de Melisso dès leur arrivée sur l’île d’Alcina, dans une façon de se libérer des carcans (patriarcaux) de la société. Les sortilèges se manifestent dans leur essence plutôt que leur illustration ; en d’autres termes, on ne les voit pas, on les ressent. Ewelina Marciniak montre des êtres qui aiment, vivent, sortent du cadre de l’opéra. L’identification n’a pas d’importance. Ce qui compte ici, c’est comment tout le monde exerce ses sens. La metteuse en scène assume le genre féminin de Ruggiero, la relation libre de Morgana et d’Oronte, le couple passé de Ruggiero (femme, donc) et de Melisso (plutôt qu’avec Bradamante, dont on soupçonne l’intérêt pour Ruggiero), la filiation d’Alcina et d’Oberto, soit autant de virages vis-à-vis du livret, et dont l’habile inter-imbrication assure une grande cohérence à la soirée. Elle fait intervenir la danse quand il le faut, en élongation de l’émotion exprimée par les chanteurs, dans une scénographie (également de son fait) troublante et pourtant lisible, où chaque élément, est utilisé au bon moment, parfois successivement selon des fonctions différentes, dans le meilleur éclairage possible. Cette Alcina douce et radicale, d’espace polysémique et de psyché hyperconcrète, tient jusqu’au bout sa promesse de sentiments pleinement humains, dans un spectacle qui s’expérimente par une intelligible direction d’acteurs autant qu’il permet l’approfondissement intérieur instantané, chez chaque spectateur. Quelle joie de pouvoir se plonger dans ce type d’esthétique, pas si commun en France !

Alcina - Opéra de Lille (2026) (c) Simon Gosselin
Alcina - Opéra de Lille (2026) (c) Simon Gosselin

On a beau être plus coutumier de celle, musicale, du Concert d’Astrée, en résidence depuis plus de vingt ans à l’Opéra de Lille, la rencontre avec Haendel (après celle de Sémélé, en 2022) est une fois encore de celles qui envoûtent. Sous le sceau de l’articulation circonstancielle, l’ensemble superpose brillamment la pulpe et la lame, le corps et l’esprit. Les bonheurs et les affres de l’amour, en somme. Emmanuelle Haïm sonde avec la même acuité l’enrobage et la structures des matières. Elle ouvre et ferme le flux modulable de phrase, transformant l’orchestre en une écluse au service du courant de l’âme, qui veille à ne répliquer sous aucun prétexte le caractère initial des airs dans les da capo. Les contrastes imprègnent un son généreux et pourtant millimétré, dans le sillage d’un geste en symbiose de liberté et de subtilité avec l’action scénique, par des instrumentistes constants en propositions de musique, ludique qui plus est.

Révélation de la distribution, l’extraordinaire Lilit Davtyan hisse Morgana à des sommets de jeu vocal. Elle s’autorise à se laisser submerger par la beauté de la partition pour se retrouver suspendue au son du Concert d’Astrée. Par sa sérénité de placement et son émission cristalline, les notes s’écoutent en une pluie de mots de la plus grande des puretés, tel un contre-pouvoir dans une économie de vibrato et une magnificence de la vocalise. « La première » Ruggiero d’Adèle Charvet savoure de plus en plus sa ligne à mesure que l’histoire avance. Elle s’engage dans un personnage à fleur de peau, tenu en apesanteur, régi par les codes qui lui étreignent la pensée, comme dans un splendide et vertueux « Mi lusinga il dolce affetto », puis un touchant « Verdi prati » propice à la divagation de l’affliction, avant que l’apprentissage du safe space ne fasse cocon durable dans un vaillant « Sta, nell’Ircana ». Son interprétation caméléon aux transformations psychologiques de Ruggiero se remarque d’autant plus que le rôle-titre peine à changer de teneur avec Karine Deshayes. Celle-ci s’arrête subitement dans la ligne sur certaines notes ou respirations, pour une Alcina déjà fragilisée dès le début de la représentation. Si la voix semble aussi riche de possibilités qu’à son habitude, elle ne trouve pas le phrasé qui lui convient, elle tire curieusement certaines notes et abuse de l’attaque franche. En dépit de graves et de médium en nectar, le haut médium et l’aigu vacille trop souvent, pour une prestation incertaine dont on ne peut qu’avoir du mal à être convaincu. Les seconds rôles ont en revanche de l‘énergie (et de l’excellence) à revendre. Josh Lovell campe un Oronte rêvé de pirouettes et de dévotion, qui convoque jusqu’aux mouvements du corps pour s’affirmer par son instrument impérial. Bradamante trouve en Jasmin White un horizon manifeste et une substance de personnage. Ashley Riches interprète un Melisso tranchant et implacable, à l’égo masculin blessé. Pour Oberto, enfin, Camille Chopin est sidérante dans le soutien sur le fil et dans la densité impétueuse.

Ne manquait qu’une Alcina pour épouser le discours poétique d’Ewelina Marciniak et la dynamique insatiable d’Emmanuelle Haïm !

Thibault Vicq
(Lille, 6 octobre 2026)

Alcina, de Georg Friedrich Haendel, à l’Opéra de Lille jusqu’au 17 octobre 2026

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