Les Noces de Figaro au Théâtre des Champs-Élysées : le sage baptême opératique de James Gray

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Pour un réalisateur de cinéma, trouver son premier emploi en tant que metteur en scène d’opéra n’est pas une mince affaire. On peut viser court en s’attaquant à un versant du Triptyque de Puccini, comme l’a fait Woody Allen pour Gianni Schicchi en 2008 au LA Opera (repris l’été dernier au Teatro alla Scala), ou bien se casser les dents sur un épisode de la trilogie populaire de Verdi, à l’instar de Dario Argento avec Rigoletto en 1985. Ce dernier a dû jeter l’éponge en raison de différends avec la direction artistique du Festival de Macerata, mais a par la suite ancré l’intrigue de son giallo retors Opera dans la préparation mouvementée d’une production de Macbeth. James Gray n’est pas né de la dernière pluie en ce qui concerne la sphère lyrique (voir le portrait que nous lui avons consacré). Et ces Noces de Figaro au Théâtre des Champs-Élysées, issues d’une coproduction ambitieuse (LA Opera, Opéra national de Lorraine, Théâtres de la Ville de Luxembourg et Opéra de Lausanne) et portées par une distribution renommée, font pourtant un peu bâiller par leur conformisme.


Les Noces de Figaro (c) TCE 2019 / Vincent Pontet


Les Noces de Figaro (c) TCE 2019 / Vincent Pontet

Nous retrouvons dans la forme tout ce qui émerveille dans son cinéma : les superbes lumières de Bertrand Couderc, toujours à la recherche d’une émergence de l’instant, les costumes à se pâmer de Christian Lacroix, ainsi que la scénographie et les décors plus vrais que nature de Santo Loquasto. Cependant, derrière le faste technique (changement de plateau plus que conséquent à chaque acte !) et l’engagement quasi-général des chanteurs dans leur rôle finement dirigé, la dynamique collective ne porte pas ses fruits dans cet environnement figé. C’est un musée de cire peuplé d’automates humains de commedia dell’arte (accompagnée des soufflets avec claquements de mains) qui s’animent plus que de raison, et dont la psychologie n’a pas voix au chapitre. Si les films de James Gray accordent une vraie dramaturgie aux situations par la réalisation et les angles de caméra, font converser les images avec le spectateur, le passage à l’opéra ne cherche à trouver la compensation que dans des postures trop précautionneuses auxquelles il manque l'oeil de la caméra. Sans doute a-t-il trop de « respect » envers l’œuvre pour s'en extraire. Nous ne perdons pas de vue le fait qu’il s’agisse d’un opéra-bouffe, et que le livret de Lorenzo da Ponte ait gommé maints aspects politiques de la comédie de Beaumarchais, mais l’espace scénique ne met en exergue que la surface des rôles, sans leur face off. La production dépeint dans les conditions du XVIIIe (éclairage exclu) la folle journée d’une frange de la société féodale avant l’abolition des privilèges, dans une démarche laborantine (« ne pas trahir », et les recherches sur la période par le cinéaste ne font aucun doute) sans pour autant connecter les personnages à leur fonction sociale.

La tâche incombe donc à Jérémie Rhorer de modéliser les volumes et reliefs à travers la musique. Mission accomplie ! Il obtient de son Cercle de l’Harmonie une effervescence généralisée, un shot d’adrénaline de tous les instants, qui ose ce dont la mise en scène est dépourvue. Il maintient l’action dans le cliffhanger tout en sondant les âmes en pléthore d’articulations et de nuances. Les accents, le legato, les gracieux contrechants, les motifs décoratifs bien présents, les tenues qui se meuvent en pizz vaporeux, tout y est. Dommage que l’harmonie se tasse un peu trop niveau justesse en deuxième partie de soirée...


Les Noces de Figaro (c) TCE 2019 / Vincent Pontet

Nous mettons au défi quiconque de ne pas connaître au moins une des voix au générique ! Anna Aglatova est néanmoins une perle rare que nous souhaiterions entendre davantage en France. Sa Suzanne est une révélation : ne rompant jamais le lien avec la partition, elle exhale sa joie de jouer, de chanter, d’être là, avec une précision et une densité chatoyantes. Le compagnon puis mari Figaro est un festival à lui seul sous les traits de Robert Gleadow, émetteur de lignes mélodiques expansives et acrobatiques, entre deux extraordinaires récitatifs à la mitraillette. Le héros, c‘est lui, et les cotillons de notes qu’il nous offre ne quitteront pas notre mémoire auditive. Le couple formé par Almaviva (Stéphane Degout) et la Comtesse (Vannina Santoni) a beau susciter d'immenses applaudissements au moment des saluts, nous sommes plutôt partagés quant à son interprétation. Lui est incomparable dans les piano et dans les tempi lents, mais rigidifie et sacrifie le phrasé dans les passages plus allants. Elle, se démarque par son souffle, mais souvent trop haute, abuse de ports de voix peu justifiables. L’excès de grandeur sollicité par ces deux rôles, antithétiques au duo Figaro-Suzanne dans la lecture de James Gray, n’appelle peut-être pas des conditions optimales. Hormis le Chérubin d’Éléonore Pancrazi, mettant au jour certaines failles de stabilité (malgré un flambant talent d’actrice), les seconds rôles baignent dans le luxe, en particulier la phénoménale Jennifer Larmore (Marceline), le toujours étonnant et drolatique Mathias Vidal (Basilio), et Florie Valiquette, splendide Barberine au timbre de prune.

Nous attendions plus de cette production finalement consensuelle, au classicisme assumé quoiqu'un brin désuet. Qui sait, sa mise en scène des Noces de Figaro pourrait avoir le même destin que ses films, majoritairement mal-aimés à leur présentation à Cannes ou à Venise, et revus bien à la hausse a posteriori...

Thibault Vicq
(Paris, le 26 novembre 2019)

Les Noces de Figaro, de Wolfgang Amadeus Mozart :
Jusqu'au au 7 décembre 2019 au Théâtre des Champs-Élysées (Paris 8e)
Du 31 janvier au 9 février 2020 à l'Opéra national de Lorraine (Nancy)
Du 6 au 28 juin 2020 au LA Opera (Los Angeles)

Crédit photo (c) Vincent Pontet

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