Les Boréades au Théâtre des Champs-Élysées : le son des dieux

Xl_dscf5062 © Thibault Vicq

Paix et censure ne font pas nécessairement bon ménage quand on est musicien officiel de la cour. Les Boréades est finalisé par Rameau en 1763 pour célébrer le traité mettant un terme à la guerre de Sept ans, conflit européen qui a asséché pendant autant de temps le budget de la création musicale. C’est donc un événement pour le compositeur, qui n’est pas revenu à la tragédie lyrique depuis son Zoroastre de 1749. Il suffira d’un livret aux valeurs d’avant-garde – une reine (Alphise) préférant abandonner sa couronne plutôt que de se marier à l’un des princes boréades qui lui ont été désignés (Calisis et Borilée), un homme aux origines inconnues (Abaris) songeant au suicide contre l’injonction qui lui a été faite de prendre les armes –, pour faire interdire les représentations. Deux siècles plus tard, l’opéra bénéficiera d’une première exécution à la radio (1964), puis en concert (1975), et enfin mise en scène (1982). C’est ce titre que György Vashegyi, l’Orfeo Orchestra et le Purcell Choir ont choisi pour clore neuf ans de collaboration avec le Centre de musique baroque de Versailles, avec un enregistrement et une tournée tout juste passée par le Théâtre des Champs-Élysées.

Si un seul mot devait résumer cette représentation, ce serait le « son », dont l’Orfeo Orchestra se fait maître incontesté en contrôle qualité. Les cordes ne veulent rien rater de la foison des joyaux de la partition, et enserrent la matière musicale à l’archet jusqu’à la dernière parcelle. En dépit d’embarrassants hautbois et d’un piccolo légèrement haut, les vents participent à l’effort collectif en communion avec les autres pupitres grâce à une palette complémentaire qui vient préciser les intentions générales plutôt que les affirmer unilatéralement. Au complet, l’ensemble forme une machinerie indivisible qui avance dans l’œuvre en révélant l’insouciance des dieux et la juxtaposition des cieux et de la vie de mortel. Le chef György Vashegyi organise les harmonies en une barbe à papa cumulative qui s’empare de nuances exceptionnelles, comme dans nos rêves les plus fous. Il entrelace les phrases par un fascinant jeu d’associations dans lequel les arrondis se chamaillent pour tournoyer les premiers. L’eau, la terre, le feu et l’air se distinguent ainsi dans une euphorie de la résonance et du frottement émis par cette source naturelle intarissable. Si le charnel et le soyeux subliment les tempos lents, ils se placent néanmoins en obstacle au bon déroulement du déchaînement. La baguette donne parfois l’impression de vouloir éviter l’affrontement avec les recoins rugueux et les soubresauts de tension que proposent pourtant Rameau. Le rythme finit néanmoins, aux IV et V, par naître du son même : l’intelligence de sa coordination, n’est plus seulement belle, elle va de l’avant ! Le splendide Purcell Choir perce dans ce sillage de feux follets musicaux. Il est une leçon de propagation de la lumière à lui seul, réfléchissant à la chaîne les rayons qu’il produit et reçoit, ou transformant leur trajectoire par des lentilles d’échos fantomatiques.

Nous ne savons plus non plus où donner de la tête parmi les solistes. Avec Abaris, Reinoud Van Mechelen livre une leçon de Rameau (comme avec Pygmalion à l’Opéra de Dijon et avec Hippolyte à l’Opéra-Comique), tant dans la musicalité que dans l’intelligibilité du texte. La consonne en clé de voûte, la prouesse de sa ligne consiste à « flotter », de ne pas prendre racine. Les phrases se développent dans la suspension, en ballons colorés qui se chevauchent et se répondent en ramifications complexes, liées par une sève d’appoggiatures régénératrices. Chez Sabine Devieilhe (Alphise), la clé de voûte réside au contraire dans une linéarité qui ne regarde jamais en arrière et ne se complait aucunement dans la facilité. Elle utilise sa voix pour interpréter plutôt que pour chanter, dans un art exquis du storytelling, de l’ajout de rebondissements. Les ornements sont imprégnés d’un sens profond, fruit de la synthèse de toutes les informations qu’elle transmet devant nous. Ses phrases sont des plans séquences, des images en mouvement, qui nous hantent pendant leur élocution et après leur évaporation. Le temps s’arrête et la musique s’émancipe. Les intentions de Benedikt Kristjánsson brillent par leur clarté, mais beaucoup moins par leur mise en œuvre, sapée par un souffle épisodique et des approximations de phrasé. L’autre prince boréade, dévolu à Philippe Estèphe, fait quant à lui passer une expressivité interrompue dans des paysages musicaux distincts, grâce à un bagage qui le sert dans la progression du rôle et s’enrichit à chaque intervention. De son très beau timbre cerise – juteux avec une touche acidulée –, la solaire Gwendoline Blondeel assure noblesse éclatante et teintes irisées à ses personnages. Tassis Christoyannis et Thomas Dolié utilisent la voix en étendard d’un statut divin (Apollon et Borée), montrant leur complicité avec la tectonique des plaques et la force des éléments jusque dans l’implacable rigueur de projection et d’incarnation vocale.

Thibault Vicq
(Paris, 23 septembre 2023)

Les Boréades, de Jean-Philippe Rameau :
- au Helsingin Musiikkitalo (Helsinki) le 26 septembre 2023
- au Concertgebouw (Amsterdam) le 30 septembre 2023

Ces Boréades font l’objet d’un enregistrement pour le label Warner Music France

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