Les Arts Florissants fêtent prestigieusement leurs 40 ans à la Philharmonie de Paris

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2019, année Berlioz et Offenbach jusqu’à la dernière goutte (Les Contes d’Hoffmann à Bruxelles ou La Vie parisienne à l’Opéra-Théâtre de Metz ce mois-ci), aura aussi fait souffler dix bougies au Palazzetto Bru Zane et à sa passion de la musique romantique française lors d’un gala mémorable en octobre au Théâtre des Champs-Élysées. Au tour des Arts Florissants, le plus anglo-saxon des ensembles baroques français, de marquer le coup pour ses quarante ans à la Philharmonie de Paris, avec la même volonté de mettre les petits plats dans les grands ! Cette « odyssée baroque » d’un soir réunit les deux piliers de l’orchestre et du chœur – leur créateur William Christie et son associé Paul Agnew – aux côtés de fidèles chanteurs qui ont contribué à entretenir la flamme homérique pendant ces quatre décennies, de la Vendée au bout du monde, à l’Académie du Jardin des voix ou en partenariat avec la Juilliard School of Music de New York (dont certains étudiants se joignent à la représentation de ce soir).

Au premier acte, deux sujets anglais (Haendel et Purcell) ponctuent le programme d’ardeurs festives. La deuxième partie est consacrée au répertoire français (Charpentier, Ambruis, Lullly, Rameau), dont plusieurs scènes de l’entrée des Incas, dans les Indes galantes. En ouverture, une canonnade de timbales et de trompettes royales ameute des superbes chœurs en expérience mystique, et des instrumentistes à l’adhérence collective perceptible. On ressent les bienfaits de deux chefs au style bien distinct. William Christie trace la frontière des territoires musicaux par un cheminement palpable de la basse continue et les rênes de guidage des violoncelles et contrebasses (ces derniers pouvant parfois gagner en justesse). L’orchestre avance dans l’ombre dévorante de la vérité instantanée, égrenée en points névralgiques qui se détachent sporadiquement pour résonner en touches lumineuses et retrouver ensuite la ruche générale, en un son synergique et vigoureux qui ne désemplit jamais. Par ses gestes, William Christie catalyse la floraison de ses pousses. Le son collé à la corde joue sur la perception du temps d’écoute et prend son envol. Avec Paul Agnew, la fougue d’élans enchantés et l’esprit de danse engendrent des teintes globales échappant à la raison, car le refus de la retenue laisse les condiments les plus épicés dévoiler leur saveur. La disparition et l’apparition se confondent, alors que le climat se colore en énergie à tiroirs. Les innombrables forces de l’orchestre s’imbriquent, la spontanéité des solos s’exerce (les fascinantes percussions, les flûtes délicieuses), et par effet domino un sortilège dynamique s’auto-conçoit pour la plus grande satisfaction des spectateurs, comme dans la fracassante ouverture de Platée.

Le chœur garde sa chère continuité, à la recherche d’une expérience sonore cosy, qu’un contrepoint en morceaux de nuages aide à mettre en place. Les chanteurs solistes allument les feux d’une cérémonie revigorante grâce à un jeu scénique d’une intense expressivité. Sandrine Piau est d’une infinie richesse vocale, jouant au boomerang avec la spatialisation dans Alcina, où le da capo gagne en titres de noblesse et de liberté. La classe et l’intrépidité sont partout chez elle, dans un bonheur de l’apostrophe et du rebondissement des consonnes. Elle laisse une empreinte de lumière sur toutes ses notes, jusque dans la danse du Grand Calumet de la Paix (Les Indes galantes), qu’elle assortit d’un move prenant (à défaut de krump made in Opéra de Paris ces derniers mois). Marc Mauillon prend tous les rôles à cœur et avec brio : le hâbleur ménestrel (en complicité avec l’excellent théorbiste), malin narrateur, et les atouts d’un timbre à la clarté éblouissante, à la projection éclaboussante, à la diction impressionnante. Lea Desandre prend parti pour le pur à fleur de peau et le brut dépoli : apaisante comme le point du jour, elle laisse le public suspendu à sa délicate prosodie. Dans Rameau, elle fait jaillir les abysses, en se servant des pas qui ont fait son chemin musical exploratoire. La légèreté de la forme n’est jamais gratuite, mais au service du fond, éminemment touchant. Le contre-ténor Christophe Dumaux s’étend en filets et ceint sa prosodie de fil d’or, que le volume sonore un peu élevé de l’orchestre ne permet pas de tisser à la hauteur de ses intentions. Sa projection moins extravertie rejoint celle de Lisandro Abadie, dont l’emballante lisibilité se niche dans un timbre apte à la beauté dans tous les registres. Les drolatiques mimiques de l’impayable Marcel Beekman font oublier un vibrato crispé qui serre les longueurs et les aigus dans des lignes un peu parasitées, en dépit d’un legato plus que méritant.

Une entrée en matière réjouissante pour finir l’année !

Thibault Vicq
(Paris, 21 décembre 2019)

Concert disponible en replay sur live.philharmoniedeparis.fr

Crédit photo © Thibault Vicq

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