Les Indes galantes à l’Opéra-Bastille : trop c’est trop mais moins ce serait bien !

Xl_les-indes-galantes-2019-opera-bastille-alain-duault

1669, création de l’Académie Royale de musique. 350 ans plus tard, devenue l’Opéra de Paris, l’institution cherche une idée patrimoniale pour commémorer l’anniversaire : Les Indes galantes feront l’affaire. D’où l’idée de ressortir cette grande pâtisserie baroque que l’Opéra de Paris n’avait pas redonnée depuis 1952. Mais il faut « faire moderne » : on choisit donc de confier la mise en scène à un plasticien-vidéaste-cinéaste à la mode, Clément Cogitore, et la chorégraphie à une vraie connaisseuse des danses urbaines (dont le qualificatif générique de hip-hop regroupe une variété de figures toujours vigoureuses et parfois carrément époustouflantes), Bintou Dembélé. Surtout, on engage la fine fleur des chanteurs français de la nouvelle génération sous la direction d’un chef rompu au baroque italien, Leonardo Garcia Alarcon.


Sabine Devieilhe, Les Indes Galantes (c) Little Shao / OnP

Mais on décide de donner ce spectacle à l’Opéra Bastille ! Rameau à Bastille, c’est un peu Jane Birkin au Stade de France, sans sono ! Pas seulement d’ailleurs parce que le son flotte et se perd dans le vaste vaisseau conçu pour l’opéra des 19ème siècle et suivants, mais aussi parce que la scène semble disproportionnée face à la minceur de ce qu’il y a à montrer. Car Les Indes galantes sont constituées d’un livret dont la vacuité abyssale n’offre même pas de possibilité d’un second, d’un troisième, d’un xième degré, lequel livret sert de support à une musique subtile, raffinée mais qui ne trouve pas son ressort dans ce lieu qui l’écrase. Le résultat est un spectacle qui parait interminable : ces 3 h 40 étaient-elles bien nécessaires ?

Puisqu’on « actualise » la présentation visuelle de ces Indes galantes, pourquoi ne pas en actualiser aussi la représentation musicale ? Pourquoi s’attacher à chaque phrase, chaque double croche, chaque reprise dans la partition quand on s’octroie toutes les libertés dans la mise en scène ? De larges coupes eussent été bienvenues dans ce spectacle dont, de toutes façons, le « sujet » est inexistant : c’est plutôt une sorte de « revue » genre music-hall baroque, avec des airs, des chœurs, des danses. Réduites à deux heures, ces Indes galantes auraient trouvé leur justification de spectacle commémoratif joyeux, gai, vif, enlevé – avec ces danses modernes pourquoi pas, avec une esquisse de dramaturgie peut-être, avec ce quelque chose d’éblouissant qui caractérisait le spectacle à sa création et dans ses différentes reprises mais qui a disparu là.

Inscrit dans un non-décor, espace vide, sombre, sculpté pourtant par de beaux éclairages parfois, avec en tout et pour tout un grand trou au centre de la scène, un bras de grue sans beaucoup d’intérêt et un fourre-tout de costumes divers et variés, le spectacle se regarde à la fois sans déplaisir et sans intérêt : comme aucune dramaturgie ne le soutient et qu’aucune direction d’acteur ne le déploie, on admire ici ou là une image (un joli cercle de feu, un manège enchanté sorti d’un rêve à la Disney, un papillon qui s’élève vers les cintres) mais rien n’accroche. Même ce qui se veut parodique, comme ces gardes mi-CRS mi-play mobiles qui entrent et sortent sans vraies raisons, ces faux migrants ou ces faux-éboueurs en casaques orange, rien n’a de vraie consistance.


Les Indes Galantes (c) Little Shao / OnP


Julie Fuchs, Les Indes Galantes (c) Little Shao / OnP

En fait, seule la danse retient l’attention : souple, fluide, un rien sage d’abord avant de culminer dans la dizaine de minutes ardentes du fameux air des « Sauvages », elle ouvre les perspectives d’un autre monde – et de ce point de vue l’idée est juste : pour le spectateur de l’Opéra Bastille d’aujourd’hui, les « Indes » ce sont les banlieues dans lesquelles plane un mystère, quelque chose de sombre, d’indistinct, une violence affleurante, une liberté dont on ne sait rien. En fait, c’est bien Bintou Dembélé qui mène le spectacle avec sa trentaine de danseurs dont la puissance égale la souplesse : ils sont véritablement musicaux et concentrent la réussite principale de ce spectacle.

L’autre aspect de la réussite est vocal : sous la baguette elle aussi souple et fluide de Leonardo Garcia Alarcon, plus italianisante sans doute que rompue au style français mais néanmoins séduisante (même si l’orchestre souffre d’un défaut de volume), la distribution met en joie tant elle réunit quelques-uns des meilleurs de la jeune scène vocale française : Sabine Devieilhe, toujours juste, voix de diamant pur, un rien froide pourtant, sorte de Grace Kelly lyrique ; Julie Fuchs, toute de sensualité dans les phrasés les plus simples, vocalité épanouie dont on sent qu’elle est là en sous-régime par rapport à tout ce qu’elle peut donner ; Jodie Devos, simplement éblouissante de bout en bout, toujours vif-argent mais avec aussi toujours ce fruité dans le timbre qui séduit ; et puis Florian Sempey, qui s’amuse avec brio et brillant ; Mathias Vidal, à l’aise dans toutes les situations, même en mère maquerelle d’un sérail très amsterdamois ; Stanislas de Barbeyrac, dont on sent que la voix de plus en plus lyrique est déjà en partance vers de plus grands rôles ; Edwin Crossley-Mercer, plus discret mais non moins juste ; et Alexandre Duhamel, tonnant à souhait, truculent et prêt, lui aussi, à d’autres rôles propres à mettre en valeur sa grande voix. Tous sont excellents, même si tous, loin de là, n’ont pas le « style baroque » – mais encore une fois qu’importe ?

Les « puristes » vont-ils tempêter ? Qu’ils tempêtent : les puristes sont la variante culturelle des intégristes ! Mais justement, on y revient, le vrai problème, c’est la durée ! 3 h 40, c’est trop long pour une « revue » de music-hall ! Alors encore un effort pour être vraiment « moderne » et célébrer les 350 ans de l’Institution au présent : un florilège de deux heures de ces Indes galantes avec cet ensemble de chanteurs aux voix de rêve et cette troupe de danseurs dynamiques, ça ferait un tabac !

Alain Duault
Paris, 30 septembre 2019

À noter que cette nouvelle production des Indes Galantes fait l'objet d'une captation vidéo. Elle sera notamment diffusée le 10 octobre 2019 dans les cinémas UGC dans le cadre du programme Viva l'Opéra!, ainsi que dans plusieurs salles indépendantes partout en France. 

Crédit photos : Little Shao / OnP

| Imprimer

En savoir plus

Commentaires

Loading