L'Enfance du Christ apaise le Théâtre des Champs-Élysées

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Pièce hybride dans le catalogue d'Hector Berlioz, L’Enfance du Christ est né sans préméditation. En 1850, le compositeur écrit un Andantino agrémenté de paroles naïves, pour combler l’ennui lors d’une réception. Ce segment, qu’il signe d’un maître de musique fictif de la fin du XVIIe siècle, reçoit en concert des critiques élogieuses de ceux qui avaient fustigé La Damnation de Faust quatre ans plus tôt. Grisé par ce regain de succès, Berlioz ajoute de nouvelles pages au fil des ans. La version finale, pour quatre chanteurs solistes, chœur et orchestre, est créée en 1854 sous la bénédiction du public.

L’Enfance du Christ relate en trois parties les origines du massacre des Innocents et la naissance de Jésus (Le Songe d’Hérode), le voyage de Joseph et Marie pour échapper à la folie meurtrière d’Hérode (La Fuite en Égypte), et l’accueil des « fugitifs » par un bon père de famille (L’Arrivée à Saïs). Si le livret du compositeur touche parfois à la mièvrerie déconcertante (« Ô mon cher fils, donne cette herbe tendre / À ces agneaux qui vont vers toi bêlant »), c’est pour mieux accentuer l’exercice de style, entre pastiche et hommage à la musique liturgique. L’écriture savante (fugues, expérimentation rythmique, bourdonnements chromatiques) contraste avec l'économie de moyens (peu de tutti, cordes ou bois souvent à nu).

L’Orchestre National de France et son directeur musical Emmanuel Krivine transforment la matière de notes par tous les états : le roc des attaques se termine en vapeurs chaudes dans la première partie, puis un ressac de contrepoint s’enchaîne à un clapotis de thèmes gourmands dans le tronçon central, alors que le vide silencieux emplit le dernier acte. Le chef incorpore un abécédaire de couleurs à l’imagerie du récit, à l’aide d’éléments morcelés. La musique navigue entre la musique ancienne et le romantisme française, sans jamais prendre précisément parti, d’où sa grande force. Emmanuel Krivine laisse aux pupitres la marge nécessaire pour exprimer leurs sujets et contre-sujets, lignes de chorals et ostinatos. Bois et cordes entrent dans leur son mutuel, en une longueur quasi-identique. Les trombones prennent maladroitement le dessus à quelques reprises et les départs en tutti peuvent encore gagner en netteté, mais le contenu transporte sans réserve. Le délicieux trio à deux flûtes et harpe de la troisième partie est la cerise sur le gâteau d’un oratorio pudique et pourtant généreux, mené par une baguette cotonneuse et délicate.

Le Chœur de Radio France n’est en pleine possession de ses moyens que lorsqu’il est réuni. L’humanité compacte de ses interventions procure une sensation de plénitude dans La Fuite en Égypte, à partir d’un balancement fait de rythmes et de nuances subtiles, et dans cette fin a cappella, d’une émotion étourdissante. Lorsque le chœur d’hommes ou le chœur de femmes chante l’un sans l’autre, l’apaisement disparaît au profit d’une certaine fébrilité : trop de vibratos différents, moins de rigueur d’ensemble.

Stéphanie d’Oustrac, en pleine période Berlioz (récemment en Cléopâtre à la Philharmonie de Paris et bientôt en Cassandre à l’Opéra national de Paris), prend plaisir à incarner Marie, initialement plus introvertie (ce qui crée une gêne au niveau du souffle), jusqu’à accorder ses intonations avec un langage parlé dans L’Arrivée à Saïs. Les piano et les crescendos se livrent sans trouble et convoquent l’émotion d’une voix si prenante. Le ténor suisse Bernard Richter (un Centurion et le Récitant) soigne en tout instant ses enchaînements onctueux, grâce à son timbre clair auréolé d’expression métaphysique. Bien que la perte de projection dans les aigus et le manque de justesse le desservent régulièrement, il n’en demeure pas moins attachant vocalement. Edwin Crossley-Mercer est plus à l’aise sous les traits d’un Joseph solide et puissant (parfois trop) que sous ceux de son Polydorus détaché, et apporte aux duos une vraie saveur de miel. Nicolas Testé est la pièce maîtresse de la soirée : la basse, royale, impressionne autant dans le legato que dans sa synergie avec l’orchestre. Il chante dans le cœur de la ponctuation, menaçant en Hérode, fraternel en Père de famille. Cette double facette rappelle au lointain la personnalité de Faust. Cela tombe bien, l’Orchestre National de France et Emmanuel Krivine joueront en concert La Damnation à la Philharmonie de Paris en février prochain. Pour que l’accueil chaleureux de L’Enfance du Christ puisse enfin s’unir à celui de l’opéra, à contre-courant des incompréhensions dont Berlioz a fait l’objet en son temps.

Thibault Vicq
(Paris, le 14 décembre 2018)

Le concert est disponible à l’écoute sur France Musique, sur cette page.

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