Le Théâtre des Champs-Élysées blotti de Brahms et Chausson avec Lucile Richardot

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C’est la première fois que les « Concerts du dimanche matin » de Jeanine Roze Production éveillent les spectateurs du Théâtre des Champs-Élysées après un couvre-feu nocturne dans la capitale. Et Lucile Richardot, qui incarnait notamment la Nuit dans le féerique et baroque Ballet royal de la Nuit quelques jours plus tôt avenue Montaigne, nous ouvre les yeux avec fraîcheur dans les répertoires non moins imagés de Brahms et Chausson, aux côtés de luxueux chambristes.

Les Märchenbilder de Schumann sont servis en hors-d’œuvre de la représentation par l’altiste Lise Berthaud et le pianiste Adam Laloum. L’univers des contes de fées s’illustre en reliefs de phases : l’archet surplombe une mer de touches blanches et noires en un cap de ritournelle, avant que des navires toutes voiles dehors ne fassent face à une tempête où les rôles cultivent la transformation : le clavier se fluidifie en harpe bouillonnante, et l’alto gagne en densité comme pourvu d’une pédale de résonance. La tendresse pudique de la quatrième pièce célèbre la texture du moment en gardant pourtant l’engouement de la direction, à l’instar d’un chemin de Compostelle musical.

La mezzo-soprano s’unit au duo sur les Zwei Gesänge opus 91, entre recherche polyphonique relative au timbre de ses partenaires, et architecture d’un dialogue entre interprètes. Elle nous confiait dans une interview il y a deux ans être séduite par Poulenc ; cela s’entend ici dans ce charme très français qu’elle installe, cette déconstruction de la mélodie accompagnée en une photographie aérienne d’humeur, en une saveur par l’extériorité. Les variations exquises de vibrato l’aident dans sa tâche d’évocation du murmure venteux ; un étonnant éclat au buvard fait deviner la protection de l’enfant qui dort dans le second chant. Lucile Richardot se fait également une place dans la volupté instrumentale brahmsienne de deux lieder. Dans Von ewiger Liebe, acier et fer sont forgés par la puissance de l’amour : Adam Laloum délivre un feu chantant dont les braises attisent les desseins de la voix, l’accalmie apporte du sucre aux intonations et un pacifique balancement pianistique. L’errance désenchantée vers les ombres de Die Mainacht garde la tête haute plutôt que de s’apitoyer sur son sort. Cette qualité fondamentale s’associe à l’effleurement du clavier en larmes séchées. Même si les aigus sont parfois infidèles à la stabilité qu’on en attend pour s’épanouir pleinement, nous restons sensibles à l’approche sans pathos.

Chez Chausson, Lucile Richardot raconte l’attente de la mort après l’échec amoureux comme un calme tunnel jonché d’étapes psychologiques. La résignation, l’incompréhension, l’acceptation sont même plus présentes que l’évidente tristesse. Le calme prévaut, la densité des pensées laisse l’oreille se lover dans un mythe universel. Le compositeur français est à la fête avec la pièce de résistance de la matinée, le Concert pour piano, violon et quatuor à cordes opus 21, producteur de couleurs par milliers avec de tels musiciens ! Le son entier et bouleversant du violoncelliste François Salque (du Quatuor Strada), l’héroïsme du violoniste Pierre Fouchenneret, les ondées mouvantes et discrètes d’Adam Laloum ne sont que des exemples du caractère d’exception de leur interprétation. Si les vertigineuses unissons de cordes du premier mouvement, les expérimentations chimiques avec la matière chromatique du III, ou les volte-face de l’éruptif finale ont parfaitement étanché notre soif de musique, c’est la sublime Sicilienne au-delà du romanesque, aux tonalités joueuses, piquée de rêve et de passion, qui nous a subjugués.

Thibault Vicq
(Paris, 18 octobre 2020)

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