Le Requiem de Verdi à l’Opéra national de Nancy-Lorraine : l'attraction du chaos

Xl_messa_da_requiem_-_cr_dits_christophe_raynaud_de_lage__6_ © Christophe Raynaud de Lage

Après l’essai louable (quoique embarrassant) d’une version scénique de La Création de Haydn en 2024, l’Opéra national de Nancy-Lorraine entreprend celle du Requiem de Verdi. Le principe même fait crier certains au scandale – « Mais enfin, c’est destiné au concert ! » ; l’adapter dans une imagerie queer et pop en irritent d’autres – « Blasphème ! Wokisme ! ». Mauvaise nouvelle pour les rageux : le genre lyrique continue à s’ancrer dans notre époque, abreuvée de récits d’apocalypse nucléaire, chimique, pandémique ou terroriste. Surtout pour une œuvre aussi théâtrale. L’établissement de la place Stanislas avait nourri le buzz dès l’année dernière, en montrant les coulisses du tournage des futurs films projetés pendant les représentations. Dans l’univers du cinéaste, chorégraphe et scénographe César Vayssié, des corps dénudés et en (faux) sang croquent à pleines dents ce qui leur reste de vie. Ils dansent, souffrent, copulent, souffrent encore. Le Jugement dernier trouve une illustration cinématographique contemporaine, dans la lignée des représentations picturales de Jérôme Bosch, de Michel-Ange et d’Albrecht Dürer, et avec les inspirations zombiesques (et marxistes) du réalisateur George A. Romero. Déconseillé aux moins de 16 ans, le spectacle s’annonçait sulfureux et audacieux, et en fin de compte, on est presque déçu que le résultat chahute si peu le spectateur, même si la production reste réussie à plus d’un titre.

C’est sur la sollicitation limitée des chœurs que César Vayssié surprend quelque peu. Là où attendait un mimétisme entre ces superbes vidéos à la photo industrielle – montage sanguin d’images de making-of dans le Théâtre et de transes collectives en extérieur – et les masses humaines du plateau, le metteur en scène fait le pari de la frugalité pour les présents. Le dispositif est ce que César Vayssié qualifie de « concert ciné ». Les vivants passifs interagissent indirectement avec le déferlement actif de ces visions projetées (sur deux écrans et le plafond de l’Opéra). Le VJ-ing (comme un DJ mais en vidéo) impose un rythme qui fait qu’il y a toujours à boire et à manger pour le public. Les images, par leur effet de répétition, créent un état de confusion, d’entre-deux, qui évite ainsi une narration trop balisée. Les mouvements, bien réels, de trois épatants danseurs, issus de techniques différentes (pole dance, danse contemporaine, performance, cabaret), illustrent des sensations liées à la musique, à sa sociabilité ou à son intériorité. Il importe peu qu’on ne saisisse que partiellement la juxtaposition de toutes ces couches suggestives. Par leur énergie, leurs rythmes distincts, on se fraie un chemin visuel personnel de l’un à l’autre, si bien qu’une action frénétique du Chœur aurait été contre-productive pour en profiter. Sur les mots finaux du Libera me, on comprend que le spectacle a trait à l’indépendance des âmes et des personnes opprimées, dans une sorte d’Internationale de l’underground.

Massa da Requiem - Opéra national de Nancy-Lorraine (2026)
Massa da Requiem - Opéra national de Nancy-Lorraine (2026)

Pour ceux qui auraient les yeux bêtement fermés (et pour tous les autres, les yeux grand ouverts), l’Opéra national de Nancy-Lorraine sort un argument imparable : l’interprétation musicale. L’humilité de la réunion des Chœurs de l’Opéra national de Nancy-Lorraine et de l’Opéra-Théâtre de l’Euro-Métropole de Metz (préparés par Nathalie Marmeuse) mène à des démonstrations de pouvoir vocal et à une valeur inestimable du son collectif. Si quelques sueurs froides temporaires émanent des fugatos et si les femmes ont tendance à parfois à trop émerger de la surface générale auditive, la matière s’imprime de manière toujours durable et consciente. Sally Matthews sublime l’intensité de la proximité et la pureté du souffle. La noirceur sanguine et les contours épais de la ligne défendent un pouvoir sans ascendance, l’expérience d’un monde dont elle déplore l’état détérioré. La fantastique Eugénie Joneau interpelle en pythie des temps modernes, par une émotion cueillie et un chant de l’étincelle, où rien n’a besoin d’être surligné pour toucher profondément. Joshua Blue est un phare de vérité qui conjugue majesté et héroïsme à tous les temps, et la puissance submersive de Jongmin Park s’extériorise aussi comme un roc bâtisseur au glaçage tendre.

Excellente initiative également d’avoir réinvité Sora Elisabeth Lee après le triptyque « Héroïne » la saison dernière. Sa Messa da Requiem sait se faire pudique dans l’introduction, anime des fumées concentriques dans le Dies irae et des textures spongieuses dans le Libera me, offre des transparences aux allures de gelée revigorante dans l’Offertorium, et sait faire barrage au pathos et fracas en ne dépassant à aucun moment le seuil émotionnel de l’équilibre. Cette baguette de l’assouplissement stimule un Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine intrépide, ouvert à une sonorité interpupitre de cuivre tamisé tout sauf vaniteuse, et qui laisse une impression déconcertante de facilité dans le passage poreux entre le Paradis et l’Enfer.

Un chaos si cadré donne bien envie, tant qu’il signifie de se laisser aller par ses sens.

Thibault Vicq
(Nancy, 27 mai 2026)

Messa da Requiem, de Giuseppe Verdi, à l’Opéra national de Nancy-Lorraine jusqu’au 2 juin 2026

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