La Damnation de Faust en paradoxes à La Côte-Saint-André

Xl_20260825.0686_festival.berlioz-bruno.moussier © Festival Berlioz - Bruno Moussier

Les pactes faustiens et la musique de Hector Berlioz ne sont jamais exempts de contradictions magnétiques. Au dernier Festival Berlioz de Bruno Messina (avant qu’il ne prenne les rênes, à la rentrée, des Chorégies d’Orange), La Damnation peine justement, par ses paradoxes, à se hisser à la hauteur des émotions variées et des géniales orchestrations de l’enfant terrible de La Côte-Saint-André.

L’unité salvatrice qu’avait trouvée le chef Mathieu Herzog avec son ensemble Appassionato l’année dernière dans le Requiem du même Berlioz se retrouve ici morcelée dans un cours circonstanciel. Le son se déploie avec banalité, sans entrer dans la psyché des personnages, sans bouger de l’intérieur. Certes rythmiquement en place, l’orchestre reste campé sur ses positions, et le chef n’entreprend que peu de mise en lumière sélective dans les différentes voix instrumentales. La baguette délimite séparément le territoire des lignes plutôt qu’elle ne les tisse à l’unisson, si bien que l’indépendance des pupitres en oublie l’homogénéité de textures. Là où devraient s’épanouir les appels goethiens de la nature, la facétie diabolique des simili-scherzos et le lyrisme d’un amour d’idées, Mathieu Herzog n’explore pas en deçà de la surface, où les cordes s’attardent sur les chants et où la communication inter-pupitres reste sur des œufs. Dans la quatrième partie cependant, la baguette ouvre un passage plus directionnel dans les tutti, même si l’orchestre témoigne d’une concentration moins marquée.

Il ne faudrait cependant passer sous silence une section des vents extrêmement à l’écoute de leur complémentarité et de leur caractère soliste lorsque le contexte le requiert. Le cor anglais s’affirme comme un crédo dans « D’amour l’ardente flamme », et les cors apportent une souplesse bienvenue aux inflexions générales. Plus généralement, l’inégalité de traitement des longueurs de notes entre vents et cordes empêche peut-être à l’essence berliozienne d’infuser. La fluidité des archets induit malheureusement un plus grand sillage et des attaques parfois trop concrètes et adhésives (notamment chez les violons). L’écho ainsi généré sur la partie avant de l’orchestre ne facilite pas les surprises volumiques de l’écriture. C’est finalement lorsque les choristes interviennent – Chœur Spirito, Maîtrise de la Cathédrale de Lyon, Le Canterel de Lyon, Chœur Inspirations, Ensemble Imero, Chœur Régional d’Auvergne, Conservatoires à Rayonnement Régional de Lyon et de Grenoble – que La Damnation de Faust trouve sa raison d’être, dans des équilibres et une fluidité vertigineuses. Mathieu Herzog les inclut tel un orgue sensible, de hauteur céleste, de bassesse infernale, voué à la transition satinée. Ces âmes vocales omniscientes préparées par Thibaut Louppe évitent toute fioriture, et cette exécution à l’os, comme une assemblée de messe, à la matière quasi-juvénile, est paradoxalement ce qui humanise le concert.

Car à l’exception du Méphistophélès d’Alexander Roslavets, la distribution semble elle aussi prise dans le cours de la performance plutôt que dans l’expression réfléchie d’un supplément d’âme. La basse biélorusse capitalise sur un souffle à toute épreuve, sur une séduction prosodique de la consonne, droit au but. Il surgit toujours en douceur et époussète avec clarté et sagacité l’explosion contagieuse de son chant, dans un français ciselé (au contraire de ses partenaires francophones). Ambroisine Bré ne se positionne que sur le temps t de Marguerite, sans développer de véritable phrase ou nuance. Jérémie Schütz se révèle certes expansif, mais sur une émotion uniforme, dans une lancée alla Puccini qui déborde. Son Faust est ainsi sans début et sans fin, dans un sfumato au service d’une neutralité assez désincarnée (jusque dans une scène d’amour Faust-Marguerite jolie à l’oreille, quoique anesthésiée d’inertie musicale), au contraire de l’incroyable énergie qu’il sollicite. Une soirée sans folie pour une partition contrastée.

Thibault Vicq
(La Côte-Saint-André, 25 août 2026)

Festival Berlioz, à La Côte-Saint-André jusqu’au 30 août 2026

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