Le Requiem de Berlioz à La Côte-Saint-André : le son du tout

Xl_20250829.0652__festival.berlioz-bruno.moussier © Festival Berlioz - Bruno Moussier

Rien de tel que la commande d’un Requiem en 1837 (qui plus est par la voie officielle du ministère de l’Intérieur, pour une commémoration de la Révolution de juillet 1830) pour émoustiller Hector Berlioz, qui sera rapide à la besogne sur cette forme à laquelle il avait très envie de se mesurer. C’est finalement à l’occasion d’une autre cérémonie, dédiée à la mémoire d’un général, que sera créée l’œuvre, aux Invalides… De cette composition aux effectifs monumentaux et au succès immédiat, le sémillant et exigeant romantique sera très fier toute sa vie. Le Festival Berlioz de La Côte Saint-André en propose une nouvelle version cette année, après notamment celle de l’édition 2018.

Mathieu Herzog, à la tête de son ensemble Appassionato, du Chœur Spirito, du Jeune Chœur Symphonique de Lyon, du Jeune Chœur d’Auvergne, de la Maîtrise des petits chanteurs de la cathédrale de Lyon et de chanteurs amateurs de la région Auvergne-Rhône-Alpes – ça fait du monde ! –, applique à la lettre « la largeur du style et la formidable lenteur de certaines progressions dont on ne devine pas le but final », décrites par Berlioz lui-même. Qu’on se le dise : la question d’une matière unique et aérée lui est cruciale, et pleinement satisfaite, car il les embarque tous et chacun, indépendamment de l’instrument, avec leur énergie propre, jusqu’à l’extrémité d’une ligne maintenue depuis ses prémices. Le son happe et nappe en un ensemble de plans qui s’agrègent et fonctionnent les uns avec les autres, en cohérence musicale. Dans une même marmite, les articulations antagonistes s’équilibrent pacifiquement, et un mouvement continu, dépourvu de routine, s’installe. Un vrai vertige se dégage de cette unité du langage, servie d’un geste précis et épais, au service d’ondes et de volumes. Les musiciens atteignent une troublante abstraction dans l’Offertorium, qui par ses accents s’intégrant à un discours ni théâtral, ni pompeux, ni mièvre, et par son subtil jeu de superpositions, toujours, transmet le mystère d’un numéro qu’on entend se refermer au bout d’un chemin en s’étant laissé porter comme en suspension. La douleur de panache du Lacrimosa, les questions-réponses signifiantes du Rex tremendae, l’ostinato en stéréo de tessitures du Dies irae, sont autant d’exemples de ces beautés ponctuelles embrassées au fur et à mesure dans le grand mouvement plus général, aux nuances parfaitement maîtrisées.

Passé quelques départs légèrement en retard, les pupitres de l’orchestre s’avèrent infaillibles de discipline pour les tenues et les disparitions, pour ce tracé des méandres entre la vie et la mort. La soie est juteuse, la durée est tangible. Les ostinatos cheminent, tandis que la phrase s’enrichit d’éclairages inédits entre cordes et vents. L’effectif important est là pour la densité, et non pour les décibels, même lorsque résonnent les vingt cuivres supplémentaires, hors scène (pas exactement synchronisés, surtout chez les plus graves, n’ayant pas de contact visuel avec le chef). Les accords veloutés du Sanctus consistent en des sauts de puce au-dessus du vide, transformés en jeux d’eau surplombant des flaques de vérité. Les chœurs, pourtant issus d’horizons différents, se retrouvent eux aussi dans leur émission unitaire. Vigueur sans exagération, flux sans langueur, caractérisent ces croisements d’exclamations, d’interrogations et de suppositions qui se rencontrent toujours en parties d’un même liant, naturellement dissipées dans des interstices invisibles, à l’image du splendide Quaerens me a cappella. Si le ténor Kévin Amiel projette bien son solo du Sanctus, il a plus de mal à tenir la justesse de ses aigus et à tirer le fil de sa phrase au milieu du tapis volant de premier choix offert par le reste du plateau.

Une certaine fatigue générale se fait entendre lors de l’Agnus dei final, qui reprend plusieurs motifs des numéros précédents, mais ici plus dilués. L’énigme qui berçait plus tôt s’est transformée en résignation. Les portes du paradis auront tout de même été bien foulées, dans ce son pluriel qui emporte tout.

Thibault Vicq
(La-Côte-Saint-André, 29 août 2025)

Festival Berlioz, à La Côte-Saint-André jusqu’au 31 août 2025

| Imprimer

En savoir plus

Commentaires

Loading