La brise extatique selon Cecilia Bartoli à la Philharmonie de Paris

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Un album vaut bien quelques concerts dans des conditions HD. Cet enregistrement, c’est celui que Cecilia Bartoli vient de sortir avec l’Ensemble Matheus, sous l’égide de Vivaldi. Pour l’acoustique, le rendez-vous est pris à la Grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris, un an tout pile après son sympathique récital « Dolce Duello » avec les frère et sœur Sol et Andrés Gabetta. Ce dernier est également de retour, mais en tant que premier violon et soliste, car plutôt qu’un copié-collé du CD, la soirée consiste en un enchaînement d’airs d’opéra (qui ne sont par chance pas tous piochés dans les pistes du disque) et d’extraits des Quatre Saisons, dans un programme en deux grands blocs – il est expressément demandé de ne pas applaudir entre chaque pièce (ce qui n’empêchera pas le pénible fléau récurrent à la Philharmonie des tonitruantes toux grasses et sèches souillant les silences et les suspensions entre les mouvements).

Le fameux concerto en douze mouvements en comprendra dix, placés comme des rites de passage entre chaque rôle interprété par la mezzo-soprano, et n’aura pour une fois pas valeur de remplissage. D’une part, l’interprétation sensible et aérienne d’Andrés Gabetta éloigne toute logique mercantile. Les sautillés farceurs du Printemps, le spiccato en dominos et les gonflements sforzando de l’Automne, les tourments de l’Été en longueurs d’archet plutôt qu’en attaques arrachées, et les soupirs inattendus de l’Hiver, envahissent l’espace de curiosité et de passion. D’autre part, Les Musiciens du Prince-Monaco, sous la direction de Gianluca Capuano font pour leur part oublier que Les Quatre Saisons sont devenues d’affligeantes sonneries de téléphone. C’est dire si l’enjeu était considérable. Le mouvement, comme premier mot d’ordre ; les ambiances décoiffantes comme seconde revendication ; l’audace, toujours. Pizz « Bartók » (qui claquent sur la touche) dans le troisième mouvement de l’Automne, son parfois crunchy, tempi instables et nuances triple piano d’un Tchaïkovski naturalisé italien, irradient de signification. La musique ne fait pas qu’avancer ou figurer, ne se satisfait pas de son écriture qui roule naturellement : le chef la questionne et la modèle sans la prétention de donner la version révolutionnaire qui cassera tous les codes. Et ce ne sont pas quelques décalages de départs entre les altos et les violons qui nuiront au déroulement de l’exécution. L’écoute et l’engagement organique de Gianluca Capuano du début à la fin du concert se reflètent dans une prestation extraordinaire où la partition semble toujours vouloir dire bien plus que ce qu’elle ne possède en surface.

On mentirait si on affirmait que le public était venu pour la partie instrumentale. La prestation de Cecilia Bartoli est un songe éveillé, le maniement virtuose d’un Face Swap opératique, une mise en danger permanente d’une voix qui ne semble avoir aucune limite. La mezzo projette ses affects de personnages en une douce contamination de la scène aux places assises, et chaque spectateur se sent ainsi intégré à du théâtre dans le théâtre comme s’il participait à l’action. Le chant érige Cecilia en Farnace, dont l’air « Gelido in ogni vena » – où le roi comprend qu’il a fait assassiner son fils – communique un chagrin non-simulé, une colère sans virulence au public, lequel intègre ce fardeau tel le confident d’une âme bouleversée. Les yeux ouverts, les yeux fermés (on a essayé !), ces vases communicants émotionnels infiltrent l’enveloppe consciente de l’ouïe. Dans « Vedrò con mio diletto », tiré d’Il Giustino, l’ouverture de bouche contrôle les couleurs, le son est porté avec une base minimaliste, aidé de gouttes de cordes illustrant les pas qui l’approchent du sang de la guerre et les particules de vie de sa bien-aimée, qu’il est contraint de laisser derrière lui.

Ces deux larghettos exceptionnels ne doivent pas faire oublier l’approche distincte des ornementations à chaque œuvre : l’oiseau joueur de La Silvia, en duo avec flûte (le très à propos Jean-Marc Goujon), le mimétisme louré avec le hautbois (excellent Pier Luigi Fabretti)  dans l’extrait de Tito Manlio, la spatialisation aérée dans « Zeffiretti che sussurrate », ou la liberté rythmique dans « Se mai senti spirar sul volto ». Les articulations se traduisent jusque dans les expressions du visage, et la matière musicale ne cesse de se transformer, étalée, saisie, partagée, en collage (dans Orlando, notamment). Seul l’aria d’Ottone in Villa ne procurera pas autant de stupéfaction que les autres, à cause d’un vibrato et d’un phrasé un peu moins congruents. Les hauts et les bas composent aussi le jeu d’un récital, mais avec si peu de bas, la fête est grandiose. La foule en délire redemande la star dans des salves d’applaudissements assourdissants. Après six rappels, l’exultation bat encore son plein. Si Cecilia Bartoli était Beyoncé, la Philharmonie de Paris serait son Stade de France.

Thibault Vicq
(Paris, le 3 décembre 2018)

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