Juan Diego Flórez, le bienheureux à la Philharmonie de Paris

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Juan Diego Flórez a raison de sourire à pleines dents : sa carrière triomphante reste au beau fixe. Après avoir rendu son nom indissociable des interprétations de Rossini et Donizetti, il consacre un nouveau disque à Verdi, dont il avait jusqu’à alors uniquement enregistré Rigoletto à Dresde en 2008, et gravé la Messa solenne en 2010. Il y a tout pile quatre ans, le ténor péruvien présentait son album Italia à la Philharmonie de Paris. Il revient dans la Grande salle Pierre Boulez pour son programme « Viva Verdi & Co ! », où sur 19 numéros crédités, seuls quatre sont purement instrumentaux : le généreux Juan Diego Flórez va à l’encontre des récitals – répandus – adeptes du remplissage par les pièces orchestrales ! Promo oblige, la première partie aligne les airs du maestro de Busseto. Le deuxième tronçon est pensé comme un cadeau pour le public, entre opérettes de Lehár, airs d’opéra français et avant-goût de sa prise de rôle de Rodolfo dans La Bohème à Zurich en mars prochain.

Le showman commence le concert en Duc de Mantoue (Rigoletto) un peu anguleux et sur la pointe des pieds. Son soutien réside davantage dans la robustesse que dans le déploiement continu. Si la sécheresse est évacuée dans I due Foscari, on aurait tendance à vouloir plus d’humanité de son personnage. Hormis ces reproches peu dommageables en ouverture de soirée, on est emballé par la façon dont Juan Diego Flórez embrasse ses phrases et les fait grandir. Les rêves qu’il exprime s’épanchent en mouvances de notes pareilles à un nuage de parfum dont on ne connaîtrait pas les limites évolutives. Le bon goût, assurément, et la lumière, constamment, en particulier en Alfredo (qu’il a chanté pour la première fois au Metropolitan Opera en décembre 2018) qu’il alimente par la prestance du geste vocal. La prononciation allemande est un frein à la fluidité du chant dans Le Pays du sourire, mais Paganini et Giuditta sont l’occasion de montrer ses talents de gendre idéal par un legato capiteux. Les aigus se dégustent en mignardises de chefs étoilés chez Bizet et Puccini (incluant un étourdissant « Nessun dorma », en dernier bis). Quoi qu’il fasse, le ténor rend l’optimisme vainqueur, et ce ne sont pas ses rappels en forme de troisième mi-temps qui diront le contraire. Le tango argentin (« El día que me quieras »), le mariachi (« De domingo a domingo ») et l’huapango (« Cucurrucucú paloma ») mexicains, guitare à la main dans un seul en scène, le placent hors catégories, en apesanteur.

La Deutsche Staatsphilharmonie Rheinland-Pfalz est – par chance, au regard du programme – un orchestre disposant de meilleures ressources d’accompagnement vocal que de répertoire symphonique, en dépit d'un superbe pupitre de cors. C’est un Verdi de fanfare qu’on entend singé dans l’ouverture de Nabucco, avec des violons crisseurs, tandis que le piccolo cracheur, les syncopes mangées et les nuances tonitruantes rendent la Marche hongroise (La Damnation de Faust) parfaitement inaudible. Justesse et départs groupés font quant à eux défaut dans le prélude de La Traviata et chez Mascagni. Cependant, la direction de Jader Bignamini donne naissance à des couleurs variées, quoiqu’inégales en qualité. Les inspirations de la  nature, de la libellule voletante aux secousses venteuses, en passant par les ondulations aquatiques sont d’excellente facture. Le trop de contrastes de nuances et le peu de vibrato aux cordes ne font pas l’unanimité, mais ont le mérite de ne pas tomber dans le conformisme, et surtout de ne pas desservir la présence chantante de Juan Diego Flórez. Celui-ci pourrait entraîner au bout de la nuit, réveillant le tourbillon d’un vent de folie dans le public : la fanbase latina l’apostrophe chaleureusement et les applaudissements grondent à tous les étages.

Thibault Vicq

Crédit photo (c) Thibault Vicq

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