Iphigénie en Aulide, tous pour un au Festival de Laon

Xl_img_9337 © Claude Barthelme

Depuis 2021, l’ensemble Le Concert de la Loge croise (amicalement) le fer avec le Centre de musique baroque de Versailles (CMBV) et l’Association pour le Développement des Activités Musicales dans l’Aisne (ADAMA), pour une résidence qui le mène actuellement à entreprendre le premier enregistrement d’Iphigénie en Aulide de Gluck sur instruments d’époque. Le Festival de Laon en intègre une version de concert dans sa riche programmation tournée vers le territoire de l’Aisne, et c’est donc à la Maison de la Musique et de la Danse (Soissons) que nous retrouvons cette œuvre, avant qu’elle ne fasse ce vendredi le plaisir du Théâtre des Champs-Élysées (Paris).

Fraîchement arrivé à Paris en 1774 à la suite de vingt-deux ans de bons et loyaux services à temps plein à Vienne, Gluck entend faire connaître sa réforme de l’opéra au royaume de France par la continuité du langage musical et l’expressivité née de l’instrumentation. Il s’avère que Marie-Antoinette, son élève de clavecin à la cour d’Autriche quelques années plus tôt, est déjà dauphine de France depuis son mariage quatre ans plus tôt avec le futur Louis XVI, et est surclassée reine la même année. Gluck reçoit donc son soutien pour son art, d’autant que l’Académie royale de musique commande au compositeur six opéras, dont Iphigénie en Aulide sera le premier opus. Toute la cour de Versailles assiste à la création de cette adaptation lyrique de Racine et Euripide, précédant de plusieurs mois celle d’Orphée et Eurydice, et de cinq ans la première représentation d’Iphigénie en Tauride.

Dans la route maritime de ses soldats vers Troie, Agamemnon loue Diane de lui porter une aide venteuse. La déesse consent à agir à la condition que le roi sacrifie sa fille Iphigénie. Achille s’oppose à la mort de sa dulcinée, Clytemnestre espère ne pas devoir enterrer sa fille, mais Agamemnon s’accroche à son devoir, jusqu’à ce qu’il ne change d’avis. Diane, attendrie, finit par faire fonctionner ses pouvoirs sans contrepartie, tandis qu’Iphigénie et Achille peuvent s’unir dans la joie.

Julien Chauvin précise en début de concert qu’il dirige une version révisée à partir des commentaires de Gluck et des chefs d’orchestre qui se sont succédé à la fin du XVIIIe siècle. On reconnaît la remarquable maîtrise du fondateur du Concert de la Loge pour fluidifier le liant et graver une cohérence dans le présent davantage que dans la phrase. Il souligne la « priorité au direct » de cette musique, qui illustre très précisément les changements de points de vue des personnages. Il soigne rebonds et liaisons, diversifie les points d’appui et explore le côté obscur et rêche des forte. Il est le gouvernail d’un bloc collectif atteignant la transparence et l’interpénétration des strates. L’unité fait évidemment la force et la matière y tient une place de choix, mais il est parfois difficile de discerner dasn ce son trop plein les détails d’orchestration qui orientent les psychologies de l’Antiquité. Les didascalies sont bien là, il ne manque que la « mise en scène » intrinsèque de cette musique, car le faste est trop fort, et la discrétion plus difficile à élargir. Le mixage de l’enregistrement sera le juge pérenne de cette interprétation qui a énormément de cordes à son arc.

La distribution – très connotée Palazzetto Bru Zane – est un régal de musicalité. Tassis Christoyannis (Agamemnon) fait de son destin une prière personnelle, nourrie par la matière du désespoir. Avec lui, le roi assume son humble statut de sujet des dieux, et utilise habilement les outils des émotions, en nuances circonstanciées, pour remettre ses questionnements à hauteur de mortel. Jean-Sébastien Bou, en prêtre Calchas puissant, malaxe plus manuellement l’intérieur de ses lignes, pour un résultat superlatif, comme à son habitude. Judith van Wanroij part d’attaques enracinées, s’enroulant vers des longueurs plus gazeuses. Son Iphigénie est sans conteste courageuse et idéaliste, savourant les harmonies de l’orchestre au plus profond de son être. Elle a des difficultés à s’affranchir de l’énigme et de la ligne interrogative, et son duo avec Achille ne convoque notamment pas la flamme autant qu’il le devrait, sans compter une diction française relativement perfectible. Si le champ d’amélioration de l’articulation échoit également parfois à Stéphanie d'Oustrac, la mezzo-soprano avance en densité phénoménale dans laquelle on lirait presque les autres facettes de Clytemnestre – comme sa relation à Électre et Oreste, invisible dans cet opéra. Le portrait est celui d’une femme qui a été et qui sera, d’un poids du destin à l’engrenage fatal. Dans la pureté colorée ou la complexité marbrée, les formules magiques de son souffle gagnent à tous les coups pour livrer une coupe d’élixir au poison irradiant. Cyrille Dubois recueille tous les suffrages dans son interprétation exceptionnelle d’Achille. Il incarne une physiologie du sublime, une creusée dans les profondeurs, aux syllabes incisives et fidèles aux coups du sort. Le lyrisme de bravoure et les aigus majestueux ne lui font pas peur, le rythme lui sert de moteur exquis pour guider l’orchestre avec lui. Les Chantres du CMBV sont fin prêts, grâce au travail avec Fabien Armengaud : ils n’hésitent pas à couper la parole aux chanteurs afin d’instaurer une épaisseur de textures, et font preuve d’une fusion san faille. David Witczak, Anne-Sophie Petit, Jehanne Amzal et Marine Lafdal-Franc, attachés à l’authenticité du style, achèvent de confirmer l’enthousiasme d’une œuvre rare.

Thibault Vicq
(Soissons, 2 octobre 2022)

Iphigénie en Aulide, de Christoph Willibald Gluck :
- au Théâtre des Champs-
Élysées (Paris 8e) le 7 octobre 2022
- diffusé sur France Musique le 5 novembre 2022 à 20h
- publié dans un futur proche avec le label Alpha Classics

Le Festival de Laon se tient dans l’Aisne jusqu’au 16 octobre 2022

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