Hamlet de Brett Dean à l’Oper Köln : la saisissante longévité du théâtre

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Hamlet, Oper Köln ; © Paul Leclaire

En 2017, l’Angleterre consacrait Shakespeare à travers deux premières mondiales d’opéras un an après le quadricentenaire de la mort du dramaturge : par l’English National Opera (The Winter’s Tale, chroniqué depuis Londres), puis le Festival de Glyndebourne (Hamlet, qui nous intéresse à présent). Dans cette deuxième adaptation, mise en musique par l’Australien Brett Dean, le livret et la partition se battent en un prestigieux duel artistique. Les vers en version originale sont soutenus par un orchestre protéiforme et des voix superbement dessinées (d’autant que le plateau réuni par l’Oper Köln tient du miracle). La différence notable de cette version rhénane par rapport à la création – outre la distribution – s’incarne dans le changement de metteur en scène en la personne de Matthew Jocelyn, également librettiste de l’œuvre (condenser la pièce en douze scènes, tout un métier !). Il est de surcroît très encourageant qu’un opéra aussi récent et ayant bénéficié d’un succès public et critique – il a été primé d’un International Opera Award l’année dernière – puisse trouver un second écrin dans une nouvelle production.

Le déroulement musical se rapproche d’un passionnant électro-encéphalogramme de l’activité des personnages, prise tantôt du point de vue de leurs vertus, tantôt de leurs plus viles inclinations. Le champ de bataille des jalousies, vengeances et trahisons se caractérise par le pouvoir de l’interaction : les camps sont initialement retranchés dans leur logique – des tenues dissonantes, des gammes hâtives ou des motifs répétitifs algués et glissants – avant que n’éclatent les confrontations dans des pics intenses de violence instrumentale, alternant avec des parties solistes (piano, accordéon, bois) crépitantes. L’écriture privilégie toujours la densité dans ses rangs, et les flux les plus tendus sont ceux dont la structure est la plus rigoureuse. La musique de Brett Dean suit des galeries parallèles qui se croisent et se retrouvent Côté jardin, l’épatant Rheinstimmen Ensemble produit des sons de bouche ou de langue tandis que sur la scène se déploie un Chœur de l’Oper Köln impressionnant renforçant la tension et la confusion des foules. La partition sert surtout la générosité du théâtre élisabéthain tel que couché sur le papier par Shakespeare, en comédie humaine aux proportions grandioses. Duncan Ward dirige les troupes vivaces du Gürzenich-Orchester Köln avec ce qu’il faut d’acuité, de permission et de liant pour faire monter l’exactitude des sentiments en points névralgiques.


Hamlet, Oper Köln ; © Paul Leclaire

La modernisation des costumes et des habits royaux d’apparat traduit aussi bien l’universalité du propos que l’arche utilisée en guise de décor et d’où débarquent les personnages du fond de scène. La partie la plus intéressante de la scénographie s’exprime par le sol à trappes, laissant observer des tombeaux et un canal par lequel arrive le Spectre (jouant aussi le rôle du Fossoyeur) sur une barque. L’eau, élément de vie, préfigure la mort d’Ophélie, et les ouvertures inférieures montrent le terrain miné où Hamlet se fraie un chemin, tout comme les secrets de famille dont il découvre l’existence. Si Matthew Jocelyn avait écrit le livret avant même de songer à le mettre en scène, nous savourons la directivité de sa mise en situation des contacts entre protagonistes. Peu d’éléments sont nécessaires quand les bases sont déjà bien plantées ; saluons la maîtrise de l’espace, la résonance claire de la lecture, et l'irrésistible envie de théâtre intelligemment assouvie tout au long de l'œuvre. On se bat au fleuret, on boit du champagne sur du gazon (comme le veut l'usage à Glyndebourne), on lance des œillades au public tout en continuant à jouer, et les morts se lèvent pour sortir de scène. C'est bien la dramaturgie qui l'emporte, au service de la musique... à moins que ça ne soit l'inverse, tant les deux parties dialoguent profondément.


Hamlet, Oper Köln ; © Paul Leclaire

Hamlet, Oper Köln ; © Paul Leclaire

La soif d'illusion et de vérité est partagée par une distribution exemplaire. Pour incarner le rôle-titre, nous ne pouvions rêver mieux que David Butt Philip (sous les traits de Laërte, à Glyndebourne en 2017). Les yeux écarquillés, il partage intensément les névroses d'un personnage mû par son obstination. Dans le chant, les exclamations sont parfaites, l'anglais est distingué. C'est une fusée à tête chercheuse qui épouse les formes orchestrales qu'il touche, à travers une projection brillante et la promesse tenue d'une présence glorieuse. Résilience maximale pour l'incroyable Ophélie de Gloria Rehm, particulièrement stupéfiante dans sa scène de folie. L'écriture, en pensées divergentes, soufflés divins, cris suaves, vocalises démesurées et conscience d'absence de pouvoir se transforme en expérience hypnotique par la colorature. Le Fantôme et le Fossoyeur de Joshua Bloom sont tout sauf transparents : la basse fumée explore la décrépitude des traumatismes d'une chair jalouse. L'ample Gertrude de Dalia Schaechter, en arborescences troublées et au vibrato expressif, est tiraillée entre desseins politiques et culpabilité maternelle. La voix de son nouvel époux Claudius (Andrew Schroeder) fluctue peut-être par moments, mais conserve prestance et distinction. John Heuzenroeder, en Polonius, joue sur la brièveté de ses attaques pour déconstruire habilement ses lignes, et Wolfgang Stefan Schwaiger campe un vigoureux et fidèle Horacio. Les contre-ténors Patrick Terry et Cameron Shahbazi, de haute volée, forment un escalier à double révolution s'auto-nourrissant de sombres plans. Dino Lüthy et Sergey Kaydalov complètent eux aussi solidement les comprimari. Selon Hamlet, dans son agonie finale, "The rest is silence" ; pas pour nous, qui avons accumulé comme une éponge les extraordinaires émotions de l'opéra, et la sempiternelle modernité de l'essence théatrale, mêlée aux crocs d'un développement musical hors du commun.

Thibault Vicq
(Cologne, 30 novembre 2019)

 

Hamlet, de Brett Dean, jusqu’au 11 décembre 2019 à l’Oper Köln im StaatenHaus

Crédit photo (c) Paul Leclaire

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