Elsa Dreisig et Jonathan Ware, ou la moisson des lendemains, au Théâtre des Champs-Élysées

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Miroir(s), le premier album d’Elsa Dreisig avec Michael Schønwandt et l’Orchestre national Montpellier Occitanie, sondait les doubles et les correspondances entre personnages du répertoire opératique. Son second opus Morgen, aux côtés du pianiste Jonathan Ware, agence des passerelles aussi bien musicales que thématiques entre des mélodies de Duparc, les Quatre derniers lieder de Strauss et les Six Romances op. 38 de Rachmaninov. En concert au Théâtre des Champs-Élysées avec Les Grandes Voix, l’appairage sonore et l’enchaînement des numéros, identique à celui du CD (hormis les quelques coupes nécessaires), partipent à la fertilisation d’une nouvelle œuvre où les timbres instrumental et vocal font communier les strates de la partition.

Golda Schultz nous expliquait l’été dernier en interview qu’elle percevait sa collaboration avec Jonathan Ware autour de Schubert comme une mise à nu à deux, face à un public. Avec Elsa Dreisig, le pianiste subjugue et nous en fournit la preuve poétique, dans le sens où son approche musicale porte une essence métaphysique, en contact avec la nature humaine. En atteste une main gauche bouleversante, qui établit les fondements rythmiques et harmoniques du duo avec une telle recherche discrète qu’elle en devient magnifiquement obsédante. C’est le repos de la mer dans « Pour elle » de Rachmaninov, c’est l’égarement dans un paysage blanc qui se souvient de la couleur en formes furtives dans « Beim Schlafengehen » de Strauss. Quand la main gauche sussurre, la main droite parle, et avec cette dernière mijotent tous les ingrédients dans une rotation à la vitesse transformable. Les éléments puisent leur force dans leur mélange et le refus d’une articulation trop précise. C’est ainsi qu’Aux étoiles, segment pour piano de Duparc en première mondiale, ondule sous un mouvement de méduse, avec un jeu de pédale ensorcelant. L’altération du regard caractérise une donnée centrale du toucher de l’accompagnateur : derrière une cascade, dans le contrejour d’un arbre, l’expérience d’écoute ne saurait survenir sans la fidélité au texte.

Le chant d’Elsa Dreisig narre une histoire de densité et de nuances à vif. Pieds nus, la soprano ouvre et ferme sa voix comme un coffre aux trésors rutilants, c’est-à-dire avec le plaisir de la redécouverte et d’un dévoilement de son contenu en fonction de la quantité de lumière qui y entre. Elle tresse une liane mélodique continue en gommant les topographies incisives de phrases. De là se présentent des plaines sereines et vallonnées qui mettent à égalité circonstancielle les trois compositeurs du programme. La matière vit : les abîmes d’ « Im Abendrot » se prêtent fort à une légèreté des lignes, comme un appel à voir le monde dans ses plus beaux atours, tandis qu’un « September » plus texturé s’agrippe élégamment à l’évocation d’une fin d’été. Si le découpage en bribes empêche les aigus de « Beim Schlafengehen » de poindre avec douceur, les césures sont tout à fait gagnantes chez Rachmaninov, des tracés tribaux de Vers les cimes aux jeux de souffle du Joueur de flûte, en passant par l’aura de bien-être des Marguerites. Les ports de voix, efficaces dans ce répertoire, sont moins engageantes dans la mélodie française. Nous nous en serions bien passés pour Extase, car les autres Duparc prennent vie joliment sans leur soutien, en particulier une Vie antérieure d’un blanc crème et une Invitation au voyage imprégnée de fraîcheur marine. Les « a » et « è », prononcés longuement, immergent dans une fin de siècle dont nous nous surprenons à ressentir encore l’écume dans les Quatre derniers lieder et les Six Mélodies, agréablement drainée par un cheminement musical nappé d’échos. Le premier rappel avec « Morgen! » dissipe les doutes : les lendemains apportent les réponses.

Thibault Vicq
(Paris, 28 janvier 2020)

Crédit photo : (c) Thibault Vicq

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