Béatrice et Bénédict en symbiose scène-fosse à l’Opéra de Rennes

Xl_beatrice-et-benedict_msp-_-bastien-capela-pour-angers-nantes-opera-29-scaled © Bastien Capela pour Angers Nantes Opéra

Dans Béatrice et Bénédict de Hector Berlioz, le mariage est une convention parmi d’autres. Les deux personnages se disent « oui » à la fin de l’œuvre sans doute davantage par politesse que par conviction. Les appels à caser ensemble ces deux électrons libres, dont regorgent la pièce de Shakespeare d’origine (Beaucoup de bruit pour rien) et l’opus lyrique peuvent s’apparenter à un jeu – ce qui pourrait être l’objet d’un teen movie –, mais aussi à une prédestination. Pierre-Emmanuel Rousseau met en scène cette histoire sicilienne au sein d’un clan mafieux qui célèbre sur une plage dans les années 80 la victoire contre une faction ennemie. L’insouciance a le rire jaune, puisque la gravité n’est jamais très loin. Mais le contexte familial et l’héritage de valeurs prédestinent finalement ce couple en devenir. Piégés par la prison que constitue l’ensemble de leurs semblables, les deux célibataires savent qu’inéluctablement leur chemin devra faire partie de la « masse ».

Pierre-Emmanuel Rousseau manie avec habileté les différents niveaux d’intimité, ainsi que la cohabitation entre le privé et le collectif. Les apartés ont lieu parmi la foule, et un monologue peut évoluer en quelques pas de danse. Le moment du deuxième acte où Béatrice prend conscience de son amour potentiel pour Bénédict se déroule dans une occupation complète de l’espace, comme le solo chorégraphié d’un corps et d’une âme redomptant leur environnement. La fine frontière entre la fête et le devoir personnel est représentée par la confidente (mais omnisciente) Ursule, réincarnation de Régine (la fameuse « Reine de la nuit »). Les costumes forcément très eighties et les décors aux tons chauds, du même auteur, confortent l’élan fougueux du placement et du comportement des personnages, dans un temps absolu de festivités, celui où on n’a plus la notion de la chronologie des événements et des discussions. Parce qu’il se passe toujours quelque chose sur scène sans qu’aucun personnage ne soit pour autant sacrifié, la production est une franche réussite.

Dans la fosse, Sascha Goetzel confirme que la liberté avec Berlioz ne se goûte qu’avec une rigueur à son écriture fantasque. S’il laisse bien autonomes les pupitres (inégaux) de l’Orchestre National de Bretagne – le piccolo tire son épingle du jeu, les violoncelles balourds saccagent la justesse des chromatismes, mais les paysages sonores esquissés en tutti demeurent aériens et déliés –, c’est pour mieux maintenir méthodiquement les rênes d’une facétie permanente, guidée par la conversion du tempo exact. Les exquis équilibres instrumentaux lui donnent le loisir de quadriller le conducteur en avant-plans et en arrière-plans qui cohabitent, de synchroniser légèreté et grand raout, exactement comme le fait le metteur en scène. Les caractères se superposent ainsi en strates grâce à la caméra subjective du chef, qui laisse jaillir les jets d’arpèges pour donner les directions de la musique, et prendre en compte l’en-dehors. Dans le magnifique duo nocturne d’Héro et Ursule, au premier acte, on entendra ainsi la polysémie d’une révolution incomplète mais pourtant profonde.

Quand les détails scéniques coïncident aussi bien avec les détails musicaux, on pourrait croire le succès garanti pour les chanteurs. Les deux rôles-titres ne sont pas nécessairement de ceux qui marquent. Moins mauvais acteur dans le II que dans le I, Philippe Talbot peine également à garder le tempo et à donner de la matière à ses aigus érodés, malgré une ligne plutôt fluide. Marie-Adeline Henry peine à proportionner son émission (souvent excessive et trop haute), mais épouse très bien les courbes de sa phrase comme une seconde peau. La prosodie graduelle, souple, en pétales, d’Olivia Doray peut toutefois atteindre un état crayeux, quand Marie Lenormand campe Ursule avec un soutien vocal infaillible et gorgé de nuances. Le maître de musique de Lionel Lhote correspond en tous points aux attentes, tandis que Frédéric Caton et Marc Scoffoni complètent bien les seconds rôles. Le Chœur d’Angers Nantes Opéra, à la très fière allure, forme une pièce de maître sculptée de nuances et d’articulations suite à sa préparation avec Xavier Ribes.

Si la convention maritale de Béatrice et Bénédict crée la confusion parmi les protagonistes, l’alliance de la scène et de la fosse n’a ici rien de factice.

Thibault Vicq
(Rennes, 12 novembre 2023)

Béatrice et Bénédict, d’Hector Berlioz :
- à l’Opéra de Rennes jusqu’au 18 novembre 2023
- à Angers Nantes Opéra (Grand Théâtre d’Angers) le 3 décembre 2023

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