Au Teatro Real, le trash sublime Die Soldaten

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Un opéra de Bernd Alois Zimmermann mis en scène par Calixto Bieito n’est bien sûr pas du bel canto mis en scène par Franco Zeffirelli. Impossible pour le public d’y aller sans savoir qu’il va être rudoyé (on ne va pas se mentir, il y va quand même un peu pour cela). L’Espagnol de Castille-et-León est surtout réputé pour ses « polémiques » et ses « scandales » – comme on dit aujourd’hui –, il n’empêche qu’on n’en parle pas assez comme d’un grand metteur en scène. Dans cette œuvre majeure de la deuxième partie du XXe siècle, il ne recule devant aucun excès – viols, inceste œdipien mère-fils, automutilation, humiliation, torture, destruction du vrai-faux décor du Teatro Real au marteau, sang à gogo – pour éclairer une histoire de la violence et de la brutalité, alimentée entre autres par la Seconde Guerre mondiale, la (dé)colonisation et la Guerre froide. Pourtant, Die Soldaten, créé en février 1965 à Cologne, prend appui sur le matériau littéraire éponyme de Jakob Reinhold Leinz, datant de 1776. Coupes de texte, divergences avec le directeur musical de l’Oper Köln de l’époque devant la difficulté quasi-insurmontable de la partition, réécriture et défis techniques ont conduit Zimmermann à ancrer ce récit du XVIIIe siècle près de deux cents ans plus tard, avec seize solistes, dix acteurs et cent vingt instrumentistes.

Le Teatro Real reprend la production étrennée en 2014 à l’Opernhaus Zürich et à la Komische Oper de Berlin (ci-contre), où tout l’orchestre se trouve sur une gigantesque structure en métal surplombant les chanteurs. L’horreur que vivent les personnages provient en fait de cette musique-déesse et volontairement salie par plusieurs degrés de superpositions (chorals de Bach en même temps que des marches militaires et une écriture dodécaphonique, musique à la fois concrète et expressionniste, bruitages et cris enregistrés…). Des écrans projettent des détails de scène, des recoins d’échafaudages ou des images du passé et de l’avenir, dans une optique omnisciente de temps sphérique réunissant tous les âges en un seul moment : celui de la scène. En sus de cette psychanalyse collective, les unités de lieu et d’action sont rompues allègrement par le compositeur librettiste, qui chevauche les espaces éloignés et les destins contraires simultanément. La plus-value considérable de Calixto Bieito et de la scénographe Rebecca Ringst est de montrer la perte de repères aussi bien dans le cercle familial que dans le domaine public, donner chair à la nuisance de la rumeur, creuser l’implication physique des événements, faire briller les absents.

Die Soldaten - Teatro Real (2018)

Die Soldaten ne parle en fin de compte que de ceux qui ne sont pas sur le plateau au moment où on en parle, la souffrance extrême illustrée anime ceux qui ne la voient pas. Ces fameux soldats du titre sont très peu présents au cours de la représentation : ils symbolisent les vils tréfonds de la morale et la vulgarité, mais Marie, la figure centrale, vit dans le regard des autres comme une « pute de soldats ». La déchéance de cette femme, d’abord insouciante en correspondant avec son amant Stolzius, s’accomplit lorsqu’elle tente de gravir l’échelle sociale en acceptant les avances de l’officier Desportes, du Capitaine Mary puis du fils de la comtesse de la Roche. Elle finira comme prostituée délaissée, que son père, Wesener, ne reconnaîtra pas dans la rue. Les visions de Marie se recoupent entre les vidéos de son enfance, à la photographie léchée – où elle se met du rouge à lèvres, éventre un coq et plante des épingles dans un rat en putréfaction –, des images filmées en direct avec un grain plus rêche, et des pensées hallucinatoires plus floues – mouvements de caméra dans le décor, avancée de militaires, tomber de culotte au ralenti. Avec l’action sur scène et les parallèles entre projections et live, les niveaux de compréhension atteignent une complexité digne d’éloges.

Die Soldaten - Teatro Real (2018)

La distribution, déjà épatante dans son jeu, impressionne également côté chant. La soprano colorature Susanne Elmark déploie une musicalité prodigieuse pour accompagner le destin de Marie. Elle exprime d’emblée à chacune de ses attaques moelleuses l’émotion inhérente à son rôle, et tient les longueurs dans un souffle qui jamais ne faiblit. En s’accrochant à un bel canto inespéré qui sortirait son rôle du tourment, elle révèle une couche supplémentaire à la partition de Zimmermann. Sa sœur Charlotte, en la personne de Julia Riley, désacralise la distance vis-à-vis de cette musique dure grâce à un vibrato équilibré, pour se fondre dans un personnage nimbé d’exquise clarté et idéalement phrasé. Le Desportes d’Uwe Stickert (Martin Koch pour les trois dernières représentations) excelle en qualité équivalente dans le détail (ses suraigus omniprésents forcent le respect) et dans la ligne mélodique virevoltante, imposante et frivole. Leigh Melrose campe un Stolzius intense, rêche et piquant, riche de contrastes. Antonio Lozano incarne un jeune comte qui attire une attention constante par les « instants choisis » qu’il distille et transforme, tandis que Noëmi Nadelmann, opère une montée en puissance graduelle dans le rôle de sa mère, terriblement dense. Le capitaine Mary (Wolfgang Newerla), bourru et épars, et Eisenhardt (Germán Olvera), parfois trop lointain, emportent toutefois un peu moins l’adhésion.

Un autre bravo d’honneur est à adresser à l’Orchestre du Teatro Real, sous la baguette époustouflante de Pablo Heras-Casado (les chanteurs étant dirigés avec tout autant de précision depuis la fosse par Vladimir Junyent) et des Chœurs de la maison, donnant un panorama très complet de cette écriture complexe, sans signe de faiblesse. Die Soldaten montre alors son vrai visage : une œuvre lanceuse d’alerte sur les raisons des conflits armés, un testament musicologique et un choc durable.

Thibault Vicq
(Madrid, 16 mai 2018)

Jusqu’au 3 juin 2018 au Teatro Real de Madrid

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