Le retour triomphal des Soldats de Zimmermann

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Nous relevions, il y a peu, le retour en force du Guillaume Tell de Rossini sur les scènes internationales. Un autre titre – l'un des chefs d'oeuvre absolus du XXe siècle – est lui aussi particulièrement sous les projecteurs en ce moment (et le sera dans les mois à venir) : Die Soldaten (Les Soldats) de Bernd Alois Zimmermann. Alors que l'ouvrage vient de triompher début juin à la Bayerische Staatsoper de Munich, c'est à la Komische Oper de Berlin (photo) qu'il connaît actuellement un succès retentissant (à l'affiche jusqu'au 9 juillet), dans une mise en scène explosive du trublion catalan Calixto Bieito. Die Soldaten sera également, à nos yeux, le titre phare de la prochaine saison scaligère, dont nous venons tout juste de dévoiler la programmation 14/15. Cette production à ne surtout pas manquer, en provenance du Festival de Salzbourg (édition 2012), réunira le chef néerlandais Ingo Metzmacher, le metteur en scène Alvis Hermanis, et des chanteurs de la trempe de Laura Aikin, Daniel Brenna, Gabriela Benackova ou encore Cornelia Kallish. C'est donc l'occasion pour Opera-Online de se pencher en quelques mots sur le chef d'oeuvre de Zimmermann.

 

Compositeur tout entier voué à la création et à la recherche de l'expression la plus intense, Bernd Alois Zimmermann, né en mars 1918, a vécu dans l'ombre jusqu'en 1965, cinq ans avant sa mort, qu'il se donne volontairement en 1970,acte lucide et médité, alors qu'il perd la vue. Après l'ombre et les échecs - son opéra Die Soldaten avait d'abord été refusé par la direction de l'Opéra de Cologne, en 1960, le jugeant injouable – Zimmermann connut une soudaine célébrité. Il avait déjà beaucoup composé et le déchirement de son esprit tumultueux peut se lire dans sa musique, les choix des textes et les influences nourrissantes. 

Sur les traces d'Alban Berg

Elève de René Leibovitz, passionné par l'expression plus que par la théorie, Zimmermann ne s'en tenait pas toujours à l'écriture sérielle, et demeurait un indépendant. Sa nature, très forte, le poussait vers des thèmes humains, vers une musique agissante. Die Soldaten est un opéra en quatre actes et quinze tableaux, d'après la pièce de Jakob Michael Lenz. Achevé en 1960, cet opéra dont Michael Gielen assura la création à la scène (à Cologne, en 1965), avait d'abord été un peu révélé par des extraits de forme concertante, joués à la Radio de Cologne. Pierre Boulez s'intéressa à la partition, on parla alors de « super-Wozzeck ». Rapprochement avec Berg ? Dans l'esprit sans doute, le choix du sujet, la transformation d'un texte dramatique en livret. Dans l'accusation portée à ce monde, à cette société oppressante. Dans les structures musicales aussi : scènes insérées dans des formes rigoureuses : sonnates, toccata etc.Zimmermann n'est pas pour autant un « épigone » de Berg, il n'en accepte pas le lyrisme, lui préférant le sarcasme et la lucidité glacée, la violence tranchée net et la mécanique obsédante.

Partout la guerre ou le calvaire de Marie

La musique, le spectacle nous tiennent dans leur violence et leur énergie, comme un orage. La guerre-destin plane pendant toute sa durée. La pièce de Lenz date de 1775, temps du Sturm und Drang. Lenz, contemporain de Goethe, par un romantisme expressionniste, dénonce le mal : Les Soldats sont le récit de la destruction de Marie, une jeune femme que les contraintes, les interdits d'un monde étroit et dur, mènent à l'abîme. Il n'y a pas d'espoir dans cette pièce. Marie n'est pas sauvée, comme elle l'eût été chez Goethe. L'ouvrage commence par une scène où Marie écrit à son fiancé (il deviendra un soldat, robot muet, plus tard, pour tuer celui qui lui prendra Marie). Tout est calme et menacé pourtant. Arrive un noble, un capitaine, un commandant, d'autres encore... Marie désarmée perd la tête. Les soldats à l'époque sont condamnés au célibat. Ils se « passent » Marie, fragile, légère, et tendre. Marie finit violentée, sacrifiée. Le capitaine ne suggère t-il pas de « sacrifier volontairement une malheureuse de temps en temps aux soldats », de « créer un vivier de femmes pour soldats » ? Elle errera dans les rues dévastées par la guerre, mendiant... Son propre père ne la reconnaîtra pas. Elle croulera sous le pas des bottes. Toute tendresse écrasée, toute beauté mutilée. D'un instant familier, on arrive à cette horreur universelle. A ce sacrifice selon Lenz, Zimmermann ajoute une vision de fin du monde. Une seule accusation, une même question hante l'opéra : acte IV, treizième tableau : « Pourquoi donc ceux qui subissent l'injustice doivent-ils trembler, alors que seuls sont heureux ceux qui la commettent ? ». Une question laissée sans réponse...

Emmanuel Andrieu

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