Ana Durlovski, Alcina interstellaire à l’Opéra national du Rhin

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En ce « joli » mois de mai, l’Opéra national du Rhin aurait dû présenter une coproduction d’Alcina avec l’Opéra de Dijon et l’Opéra national de Lorraine (par Serena Sinigaglia), dont la création a été concomitante à l’arrivée du premier confinement. La fatale réaction en chaîne n’a pas découragé la maison alsacienne, impatiente de retrouver le contact avec le public. Plutôt qu’à une version de concert à l’horaire anticipé en phase avec le couvre-feu, elle a opté pour des morceaux choisis de l’œuvre de Haendel, reliés par un récit parlé afin de situer le contexte des arias. La méthode fonctionne à merveille, grâce au texte de Louis Geisler, servi dans les interventions chaleureuses de Jean-François Martin. Une sorte de douce transition vers le retour aux salles de spectacle, et un excellent point d’entrée dans l’œuvre, surtout en cette date du 23 mai, bicentenaire de l’ouverture de l’Opéra de Strasbourg !

L’un des imparables atouts de la représentation se trouve dans le festin musical offert par le chef Christopher Moulds, qui tire parti de l’expérience de l’Orchestre symphonique de Mulhouse sur des répertoires variés. Il s’éloigne de tout dogmatisme pour que la phalange alsacienne ne joue pas la partition telle qu’il le faudrait, mais telle qu’elle pourrait être entendue avec les moyens du XXIe siècle. Pour ses débuts à l’Opéra national du Rhin, il se régale d’inclusion de rythmes, motifs et techniques, sans maniérisme, car évidemment il ne demande pas aux musiciens jouer « comme » des spécialistes du baroque. À partir des sonorités, il sculpte des parfums qui se mélangent à l’air ambiant. Comme dans un carrefour où se croiseraient des véhicules variés, il opère une circulation fluide sans moment de creux. Aucun détail formant le liant n’est omis, et le chef se régale de strates rythmiques dans une structure pointilleuse mais libérée. La pâte instrumentale qu’il pétrit prévoit n’importe quelle éventualité d’agrégation ou de désolidarisation, et s’inscrit dans un étagement de plans. On peut saluer la réelle énergie de l’orchestre – et son plaisir non dissimulé d’interpréter Haendel –, même si le relâchement des violons dans le dernier tiers et la justesse bâclée des basses à l’unisson ajoutent quelques ombres au tableau.

Si le plateau vocal n’est pas exempt de faiblesses, on ne saurait passer à côté de la bouleversante Ana Durlovski en Alcina. La soprano offre un nuancier saisissant et joueur, qui impose une addiction d’écoute. Si la voix paraît étroite et sous l’effet du trac dans les premières minutes, elle amplifie ses possibilités au fur et à mesure que la magicienne perd ses pouvoirs et son emprise. La célérité des changements de notes impressionne, le naturel du « bain » mélodique qu’elle concocte apaise. Dans son air « Ah, moi cor! Schernito sei! », la mezza voce défie la gravité : la soprano musicalise la tension et l’effroi des sentiments, accompagnée d’un orchestre passionnant en pluie de lames tranchantes. Par cette osmose harmonique, les pleurs de colère et l’effondrement d’un univers mental opèrent à un niveau bien au-delà de la simple ligne vocale. Sur « Ombre pallide, lo so, m’udite », elle se permet un contre-mi frondeur et sublime, pour montrer la pleine conscience émotionnelle à mesure que la magie s’étiole. Ces moments sont ceux qu’on ne peut pas ressentir chez soi, même avec les meilleures enceintes !

Sur ce qui aurait dû être une prise de rôle, Marina Viotti met son savoir-faire millimétré au service d’une magnifique Bradamante, aux reflets fumés et argentés. Rien n’arrête ces vocalises virtuoses, cette poigne des circonvolutions de phrases, cette présence scénique qui aurait fait des merveilles avec décors et costumes. On a hâte de l’entendre à nouveau en pleine composition à l’Opéra de Lausanne, la saison prochaine. Elena Sancho Pereg campe Morgana dans un registre de saphirs brillants et de clochettes subtiles. Les éclairs de malice et le bourgeonnement de l’émission ne l’empêchent pas de perdre l’équilibre sur quelques notes approximatives. Par des appuis qui se transforment en rebonds et élans virevoltants, Clara Guillon est un idéal Oberto. On a un peu mal pour Diana Haller (Ruggiero), qui aligne ports de voix disgracieux, tenues néfastes et projection fébrile. Elle a beau s'éveiller sur son dernier air, les mauvaises habitudes du début ont pris le dessus. Arnaud Richard est victime de son souffle long, faisant ressembler son chant à une partie d’apnée, sans compter qu’aucune phrase n’est complètement juste. L’Oronte charretier et poussif de Tristan Blanchet fait quant à lui du temps-par-temps, et échoue à la moindre tentative expressive sur le personnage. Cela n’empêche pas le public, qui attendait impatiemment ces retrouvailles, de montrer son plaisir de pouvoir recréer l’osmose de salle et de la scène.

Thibault Vicq
(Strasbourg, 23 mai 2021)

Alcina, de Georg Friedrich Haendel (extraits), à l’Opéra national du Rhin jusqu’au 15 juin 2021 :

  • à l’Opéra de Strasbourg jusqu’au 29 mai
  • au Théâtre de Colmar le 5 juin
  • à La Sinne de Mulhouse les 13 et 15 juin

Crédit photo (c) Thibault Vicq

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