À Stockholm, musique et voix s’inscrivent au palmarès de Tristessa, en création mondiale

Xl_tristessa_20180926_sv2180

Une dystopie se raconte au Kungliga Operan de Stockholm. Pour en saisir la nature, il faut en exposer l’univers.


Tristessa, Kungliga Operan / Royal Swedish Opera ; © Sören Vilks

Une secte féministe réactionnaire décide de soumettre Evelyn, homme agressif avec les femmes, à une « psycho-chirurgie ». La fidèle Lilith est envoyée pour l’enlever dans son sommeil après qu’il s’est adonné à une séance de sado-masochisme avec sa petite amie prostituée Leilah. Celle-ci subit par surprise un avortement causé par l’ingestion d’une pilule qu’Evelyn lui a administrée. Dans les terres de Beulah, où règne Mère, Evelyn est conduit à la table d’opération qui le transformera en femme contre son gré. Au réveil, l’Eve ainsi créée représente la quintessence de la féminité et de la fertilité. Parvenant à s’échapper du laboratoire, elle arrive au camp de Zero, un Mad Max du Far West qui la viole sous les applaudissements de ses sept épouses (une pour chaque jour de la semaine). Eve se remémore l’image de l’actrice Tristessa, qui a suscité l’admiration du jeune homme avant son changement de sexe. Zero est persuadé que la star à la retraite est responsable de son infertilité. Furieux, il se rend avec Eve et les sept suiveuses dans le palais reculé de Tristessa, qui se révèle être un homme. Tristessa succombe sous les coups de Zero et de ses femmes de main, dans les bras d’une Eve désormais enceinte.

Il ne s’agit pas d’une relecture hot et hard d’un classique du répertoire par un(e) metteur(e) en scène en psychanalyse, mais de l’adaptation simplifiée d’un roman de science-fiction de 1977 – La Passion de l’Ève nouvelle, d’Angela Carter. Et cette Tristessa, présentée en création mondiale depuis le 6 octobre à l’Opéra Royal de Stockholm, possède de nombreuses cordes à son arc.


Tristessa, Kungliga Operan / Royal Swedish Opera ; © Sören Vilks

Tristessa, Kungliga Operan / Royal Swedish Opera ; © Sören Vilks

La première bonne nouvelle, c’est la musique du Suédois Jonas Söderman Bohlin (qui nous a par ailleurs accordé une entrevue), métissage de minimalisme américain et de tonalité brumeuse comme sous les régimes totalitaires du XXe siècle. Elle chuchote le cours de l’histoire et ne tolère aucun ennui. Des contours de leitmotive rappellent les personnages à leur condition. Le cardiogramme de la partition bouge avec la rythmique des percussions douces et la folie cinématographique du clavecin. Le compositeur ne s’encombre pas d’effets : son écriture est dans la continuité et la résonance. Les cordes creusent une haine en filigrane. Les vents sont certainement plus écrits en retrait, mais participent à des atmosphères plus générales. Des lithographies d’harmonies sont le support d’accords tonaux suivant leur propre reproduction de parcours harmonique. Le vif orchestre du Kungliga Operan facilite la "déchiffrabilité" auditive de l’œuvre sous les gestes de Fredrik Burstedt. Les instrumentistes se fondent dans une pâte harmonique presque mozartienne tant elle respire de simplicité universelle. Le violon solo Jakub Nowak (en alternance avec Aleksander Sätterström), sur scène, livre avec brio le déchirement de ses thèmes.

La distribution vocale mirifique concrétise considérablement la composition des doubles rôles. Kerstin Avemo exprime via Lilith la virulence de ses revendications extrémistes, et par Leilah le mal-être de la putain d’appoint, avec une constante précision. John Erik Eleby incarne un Zero plein de panache duquel transparaissent la compassion enfouie et la cruauté délectée. Son interprétation de Mère, au premier acte, explore le bas de sa tessiture en accents tribaux. Les lauriers reviennent cependant au brillant couple Johanna Rudström - Joel Annmo. Quand la formidable mezzo entame les premières notes de la jeune Tristessa au I, c’est un épanouissement cuivré qui nous parvient. Chardon qui pique ou freesia qui cajole, elle personnifie le paradoxe de la star. Sa mue en Eve au II la fait étinceler au firmament, dans une élévation contraire à sa destinée. Le ténor met à profit sa projection mesurée pour s’intégrer à l’accompagnement instrumental. Dans la peau d’Evelyn, il est d‘une clarté indomptable ; en Tristessa âgée, il est tout aussi poignant dans ses légatos délicats et sa ligne de chant soutenue. Ce prodigieux duo de métamorphoses transgenres alimente son identité à travers ses propres échanges. Ce n’est pas le seul fait de camper des personnages d’un sexe différent du leur qui donne autant de crédit aux deux chanteurs, mais leur capacité à s’affranchir du cadre d’un rôle dans une telle continuité. Le faux mariage théâtralisé de Tristessa (âgée) et d’Eve chamboule les compteurs du genre unique car l’un et l’autre retournent à leur stature masculine ou féminine d’avant l’entracte. Joel Annmo et Johanna Rudström ne nous laissent donc à aucun moment au bord de la route, à l’instar des seconds rôles maîtrisés (Susann Végh en Infirmière pleine d‘aisance et les Sept Femmes hautes en couleur) et des Chœurs grandioses du Kungliga Operan.


Tristessa, Kungliga Operan / Royal Swedish Opera ; © Sören Vilks

La mort de Tristessa (âgée) constitue le sommet d’émotion d’une représentation qui en manquera quelque peu, à cause de sa mise en scène édulcorant le propos du dense livret. Même si Katharina Thoma coordonne sans anicroche les différents moments de l’histoire (à ce titre, le dispositif scénique du premier acte, entre éléments de décor, projection et espace de jeu, impressionne), la vraie question de l’identité sexuelle, posée par l’opéra, ne porte pas plus de profondeur que le travestissement chez Marivaux. L'entreprise a beau être joliment coordonnée, éclairée et costumée, elle ne prend pas le parti de suivre les personnages jusque dans leur psyché. À cette vision sans crasse, avare en drame humain (la scène d’humiliation de Leilah par Evelyn, avant l’avortement, au premier acte, passe comme une sitcom sans enjeux), s’ajoute des créations vidéo parfois envahissantes (hormis les extraits des faux films muets de Tristessa, inspirés par Greta Garbo). Il est certes vrai que nous avons encore en tête les sublimes images de Bill Viola dans le Tristan et Isolde de la Bastille, mais nous avons assisté ce soir à une autre passion d’une intensité authentique, au-delà de la mort de l’identité genrée.

Thibault Vicq

(Stockholm, le 9 octobre 2018)

| Imprimer

En savoir plus

Commentaires

Loading